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BURUNDI TODAY'S

©AGnews 2002

 

 

REPUBLIQUE DU BURUNDI

( Inama y’Igihugu )

Conseil National pour la Défense de la Démocratie ( Igwanira Demokarasi )

Forces pour la Défense de la Démocratie

( Ingabo zigwanira Demokarasi )

 

 

 

DOCUMENT N° 1

 

 

La nature du conflit burundais :

cocktail politique d’intolérance et d’hypocrisie

 

 

 

 

 

Commission Permanente d’Etudes Politiques

(COPEP / CNDD-FDD)

 

 

 

 

 

site internet : www.cndd-fdd.org

 

 

 

 

Juin 2000

 

"Considérant qu'il est essentiel que les droits de l'homme soient protégés par un régime de droit pour que l'homme ne soit pas contraint, en suprême recours, à la révolte contre la tyrannie et l'oppression, (...)"

(Déclaration Universelle des Droits de l'Homme, Préambule, paragraphe 3)

 

-

Table des matières

 

1. Introduction

2. La manifestation objective du conflit et son interprétation divergente par les protagonistes

2.1. La genèse du conflit à l’aube de l’indépendance et les éléments objectifs de son développement postcolonial

2.2. La perception et la présentation du conflit par l’élite tutsi

2.2.1. L’occultation systématique du conflit (1962-1988)

2.2.2. La reconnaissance brutale du conflit (depuis 1988)

2.3. La perception et la présentation du conflit par l’élite hutu

3. Les thèses de légitimation respective dans le développement structurel de la violence politique

4. Les prolongements inavoués des thèses de légitimation de la violence politique et les enjeux réellement en présence

4.1. Mise en perspective générale du conflit

4.2. L’échiquier politique de 1966 et son évolution

4.3. La purge anti-hutu de 1969

4.4. La tentative de purge anti-tutsi Banyaruguru en 1971-1972

4.5. Le génocide anti-hutu de 1972 et sa complexité tactique

4.5.1. Le point de départ : une rébellion paysanne dans le Sud du Burundi et une mutinerie militaire à Bujumbura

4.5.2. La répression et le génocide proprement dit

4.5.3. Quelques aspects corrélatifs de la rébellion-répression

4.5.4. Une lecture critique des explications officielles

4.5.5. Analyse critique de quelques hypothèses explicatives alternatives

4.6. L’encadrement "sûretard" de la population et la liberté de circulation étroitement surveillée

4.6.1. Le rôle du ministre de l’intérieur

4.6.2. Le rôle du chef de la sûreté nationale

4.7. Le "génocide intellectuel" contre les nouvelles générations hutu

4.8. La persécution de l’Eglise catholique

4.9. Les massacres de Ntega-Marangara

5. Conclusion

Annexe 1. Le substrat socio-politique du Burundi dans une perspective historique

Annexe 2. Les exécutions d’hommes politiques au Burundi (1965) : un sévère réquisitoire de la Commission internationale de juristes contre les autorités de Bujumbura

Annexe 3. Lettre du Chanoine A. Picard au Président du Burundi, Michel Micombero, le 15 mai 1972

Annexe 4. Le plan Arthémon Simbananiye d’extermination des Hutu.

 

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1. Introduction          | MENU

 

 

"Le problème burundais est un paradoxe car il n’était pas réellement au début un grave problème. S’il est un pays en Afrique qui pourrait faire preuve d’une grande cohésion de par une culture commune et une histoire commune, c’est le Burundi. Cependant, en raison des manipulations coloniales et des différences idéologiques subséquentes des responsables burundais qui se sont succédés, le problème s’est davantage compliqué, touchant des millions de personnes qui ont injustement trouvé la mort et ceci a entraîné beaucoup de haine et d’amertume non seulement au niveau des groupes mais également au niveau des individus" (Président Yoweri Kaguta Museveni, Arusha, 1998).

Ce constat, que nous devons au leader tutsi actuellement le plus influent de la région des Grands Lacs, est assez révélateur des machinations machiavéliques dont souffre le peuple burundais depuis plusieurs décennies.

Le but de notre réflexion est précisément d’aller au cœur de ces machinations pour tenter de cerner le conflit dans sa globalité, c’est-à-dire sa nature politique et idéologique en interaction sans cesse croissante avec d’autres intérêts : économiques et géostratégiques, visibles et invisibles, aussi bien nationaux qu’étrangers. Pour cela, il nous semble nécessaire de retracer tout d’abord l’évolution du conflit en partant de ses faits irréfutables et de la divergence apparente des acteurs (l’élite tutsi et l’élite hutu) quant à l’interprétation respective de ces événements. Ensuite, il nous semble nécessaire d’expliquer cette divergence en présentant les thèses de légitimation respective qui sont à la base du développement structurel de la violence politique. Mais il semble par ailleurs que ces thèses, quoique de tendance lourdement inamovible, sont sensibles à la conjoncture des complicités ou d’alliances internes et surtout externes. C’est pourquoi nous croyons nécessaire aussi d’examiner sous cet angle l’influence du contexte international ou plus exactement des interventions extérieures les plus remarquables ou les plus significatives.

Cette réflexion politique comprend en somme trois chapitres : -la manifestation objective du conflit et son interprétation divergente par les protagonistes, -les thèses de légitimation respective dans le développement structurel de la violence politique, -les prolongements inavoués de ces thèses et les enjeux réellement en présence.

Aussi, l’on trouvera annexés à cette réflexion quelques documents que nous estimons singulièrement éclairants et partant indispensables pour l’énorme effort de réflexion collective, de dialogue inter-burundais et pourquoi pas de réconciliation nationale qu’il faudra tôt ou tard réellement entreprendre.

 

 

2. La manifestation objective du conflit et son interprétation divergente par les protagonistes

 

 

2.1. La genèse du conflit à l’aube de l’indépendance et les éléments objectifs de son développement postcolonial                                           | MENU

 

Le point de départ du conflit burundais est une "unification assassinée" que Michel Elias présente ainsi.

"Dans les années soixante, alors que le vent de l’indépendance souffle sur tout le continent, de nombreux partis politiques naissent au Burundi. De cette multitude de partis (21 officiellement agréés), émergent l’UPRONA (Union pour le progrès national) et le PDC (Parti démocrate chrétien). L’UPRONA, dirigé par le Prince Louis Rwagasore est un parti "populiste nationaliste transtribal" qui s’efforce de rassembler les diverses composantes modernistes de la société burundaise. Rwagasore s’évertue de rallier les chefs ganwa des deux clans (bezi et batare) malgré leurs vieilles querelles, mais les Batare préfèrent soutenir le PDC rival. Autour des nobles bezi on trouve dans l’UPRONA tous ceux tant hutu que tutsi qui considéraient le régime colonial comme un obstacle à leur percée politique : des petits commerçants, des arabisés, des représentants des milieux dits "évolués" selon la terminologie coloniale de l’époque. L’UPRONA "progressiste" collaborait dans la lutte pour l’indépendance avec le parti TANU de Nyerere en Tanzanie et avec le MNC de Lumumba au Congo. On conçoit que du côté de la tutelle belge, on considère que Rwagasore était un nationaliste passionné plus ou moins directement téléguidé par Moscou. Le PDC par contre, proche des princes batare, faisait figure de parti conservateur entretenant de bons rapports avec l’administration coloniale. Signalons encore le Parti populaire (PP) proche des syndicats chrétiens, version burundaise du PARMEHUTU rwandais rassemblant des employés d’Etat et surtout des missions catholiques. Avec le PP et une douzaine de petits partis, le PDC formera un Front commun.

Aux premières élections législatives le 18 septembre 1961, l’UPRONA (80%) remporte une victoire écrasante sur le Front commun (17%). Cette victoire était politiquement logique, elle représentait à la fois une victoire du Roi et celle de son fils aîné Rwagasore contre les Blancs et le clan des Batare. En votant pour Rwagasore, les paysans exprimaient leur sentiment traditionnel de soumission à la famille royale. Dix jours après sa victoire, Rwagasore est désigné comme Premier ministre mais quelques jours plus tard (le 10 octobre 1961), il est assassiné par un homme de main derrière lequel on ne tarde pas à découvrir les deux principaux leaders du PDC. L’assassinat de Rwagasore constitue l’origine d’une dérive qui va conduire, d’une part à la division de l’UPRONA et d’autre part aux premiers affrontements Hutu/Tutsi. Rwagasore, on l’a dit, concentrait sur son image la légitimité monarchique, la lutte anti-coloniale, la modernité démocratique et l’essor de nouvelles couches populaires appartenant aux deux ethnies. Sa mort prive le Burundi d’un élément unificateur".

Privé ainsi de son chef charismatique, le parti UPRONA se trouve tout à coup en proie à de graves dissensions. Il se scinde en deux tendances irréductibles : d’un côté les députés "modérés" dits de Moronvia, pro-occidentaux et presque exclusivement hutu ; de l’autre côté les députés "progressistes" dits de Casablanca, pro-chinois par moment et presque exclusivement tutsi. Quant au PDC, il est également décapité par le fait que ses dirigeants sont publiquement exécutés à Gitega le 14 janvier 1963. L’embryon des partis politiques né à la veille de l’indépendance disparaît donc avant même que ceux-ci aient pu jouer le rôle qui leur avait été dévolu.

La scène politique du Burundi grouille désormais d’intrigues, d’instigations et d’initiatives à partir desquelles s’amorce tout un enchaînement de plus en plus violent d’opérations de confiscation du pouvoir et de tentatives de récupération de celui-ci. Ainsi, "depuis 1961, le sang n’a presque pas cessé de couler, année après année. Les années de relative accalmie n’ont été en réalité que de périodes de répit ou de préparatifs macabres pour faire couler davantage de sang la prochaine fois".

Tels sont donc, très schématiquement, l’origine et le développement récurrent du conflit burundais. Pour en cerner davantage la manifestation cyclique, nous avons limité notre inventaire chronologique (voir tableau 1) aux seuls événements irréfutables qui ont marqué profondément la mémoire collective des Barundi et une frange de plus en plus considérable de l’opinion internationale. Nous proposons ensuite l’interprétation de ceux-ci par chacune des parties en cause ; l’objectif étant de mettre le doigt sur les ressorts plus ou moins subjectifs ou idéologiques du conflit car nous pensons qu’il ne peut y avoir négociation qui vaille sans reconnaître et sans assumer au préalable la divergence des points de vue entre les protagonistes. Au stade actuel du conflit burundais en effet, nul ne peut prétendre proposer une lecture explicative des faits qui puisse satisfaire les deux parties. Comme le reconnaissent, à notre satisfaction d’ailleurs, les auteurs d’une étude commandée par la Fondation pour l’Unité, la Paix et la Démocratie, "les deux camps sont en effet souvent tentés de réécrire l’histoire à leur convenance en effaçant les faits embarrassants et en soulignant les méfaits de l’autre". A cet égard, il convient de saluer une expérience pilote très prometteuse sur l’histoire du Burundi. A l’initiative de l’UNESCO et à la demande de nombreux Burundais, une conférence internationale s’est tenue à Nairobi les 21 et 22 juin 1999 afin d’obtenir sur l’histoire du Burundi un ouvrage de référence non controversé qui permettra la rédaction de manuels pour l’enseignement primaire et secondaire. Est-ce un signe des temps?… Parmi les participants se trouvaient huit Burundais de l’université du Burundi, trois Burundais de la diaspora, une Américaine, un Hollandais, deux Français, un Italien et un Belge. D’après celui ci, un plan de travail en deux phases a été adopté et un comité scientifique de douze historiens (six Burundais et six non-Burundais) a été institué pour la rédaction et la traduction.

 

 

 

Tableau 2. Les principaux éléments objectifs et subjectifs du conflit burundais.

 

 

 

Année

Eléments objectifs du conflit

(les faits)

Eléments subjectifs du conflit

(la divergence dans l’interprétation des faits)

Interprétation des faits par l’élite tutsi

Interprétation des faits par l’élite hutu

1961

-Assassinat du Prince Louis Rwagasore, Chef du parti UPRONA et Premier ministre

(13-10-1961).

-C’est l’administration coloniale belge qui est perçue comme responsable de cet assassinat. L’on affirme même que l’assassinat de Rwagasore fut décidé par le Vice-gouverneur général Jean-Paul Harroy, le Président du PDC Jean-Baptiste Ntidendereza et le Résident de l’Urundi Scheyven immédiatement après la publication des résultats électoraux du 18 septembre 1961.

-Règlement de compte entre Batare et Bezi.

-Règlement de compte entre Batare et Bezi.

1962

-Assassinat de quatre syndicalistes chrétiens hutu (Jean Nduwabike, Séverin Ndinzurwaha, Basile Ntawumenyakaziri et André Baruvura) proches du PP (07-01-1962 pour le premier et 14-01-1962 pour les trois autres).

-Assassinat, par un enterrement vivant, de Mathias Miburo, Hutu, bourgmestre de Muramba en province de Muyinga (mi-1962).

-Indifférence de l’opinion tutsi vis-à-vis de cet événement

-Indifférence de l’opinion tutsi vis-à-vis de cet événement

-Forfait commis par la JNR, mouvement de jeunesse intégré à l’UPRONA mais manipulé par le groupe Casablanca contre l’élite hutu.

-Forfait commis par la JNR, mouvement de jeunesse intégré à l’UPRONA mais manipulé par le groupe Casablanca contre l’élite hutu.

1964

-Mort, par balle, de Mgr Gabriel Gihimbare (Hutu, Aumônier général de l’armée burundaise récemment nommé par le Saint Siège comme Evêque coadjuteur de Mgr Antoine Grauls à l’archevêché de Gitega), dans un bivouac militaire à Kirundo dans la nuit du 13-12-1964. -Mgr Gihimbare faisait une tournée des camps militaires pour dire adieu aux soldats avant de prendre ses nouvelles fonctions. Arrivé à Kirundo où les Commandos de Gitega étaient en campagne militaire de protection de la frontière burundo-rwandaise, il fut abattu à l’entrée du bivouac par la sentinelle. Dans une note explicative de ces faits publiée à l’époque dans Ndongozi y’Uburundi par le Commandant Paul Rusiga, celui-ci plaide en faveur d’un accident. Il dit notamment que Gihimbare, grand chasseur, s’est approché du bivouac la nuit en tirant plusieurs fois sur du gibier et la sentinelle crut que le bivouac était attaqué… -Elimination délibérée de cette personnalité hutu juste après sa nomination par le Saint Siège comme successeur de Mgr Antoine Grauls à l’archevêché de Gitega.

1965

-Assassinat du Premier ministre hutu Pierre Ngendandumwe

(15-01-1965)

-Attaque du palais royal à Bujumbura dans la nuit du 18 au 19 octobre 1965 par des éléments de l’armée et de la gendarmerie en mutinerie. Presque simultanément, massacre de paysans tutsi par de paysans hutu révoltés à Busangana en province de Muramvya (dont Paul Mirerekano est originaire). -Intervention de l’armée loyaliste : neutralisation de l’attaque du palais, chasse aux officiers et sous-officiers hutu, chasse aux parle-mentaires hutu, chasse aux leaders du PP, chasse aux commerçants hutu, massacre systématique des Hutu dans Busangana et communes environnantes.

-C’est un forfait de la CIA puisque le tueur à gage est un agent (un réfugié rwandais tutsi, travaillant au service de comptabilité) de l’Ambassade américaine.

-Tentative pour les Hutu de renverser la monarchie. Cette tentative de prise du pouvoir s’accompagnait de l’extermination des Tutsi selon le modèle rwandais de 1959.

-Elimination délibérée d’un grand leader hutu : l’assassin est un tutsi réfugié rwandais ; les comman-ditaires burundais, bien identifiés, étaient jaloux de la considération de Ngendandumwe tant auprès du Roi que de la population.

-Répression démesurée sans chercher à identifier les responsables de la mutinerie militaire de Bujumbura et de la révolte paysanne de Busangana : refus délibéré de tout traitement judiciaire transparent de ces événements.

-Motif inavoué par les Tutsi : casser les Hutu politiquement et économiquement.

1969

-Exécution de plusieurs dizaines de personnalités hutu civiles et militaires. -Préparation d’un coup d’Etat qui s’inscrit dans le processus de prise du pouvoir accompagnée de l’extermination des Tutsi selon le modèle rwandais de 1959. -Pure invention de complot de la part du pouvoir tutsi pour pouvoir exécuter officiers, sous-officiers, hommes de troupes, politiciens et intellectuels hutu après une parodie judiciaire à huit clos selon le "plan Simbananiye d’extermination des Hutu".

1971

et

1972

-Arrestation et procès de hautes personnalités tutsi (essentielle-ment Banyaruguru, civiles et mili-taires) accusées d’avoir préparé un coup d’Etat. Sur pressions internes et externes, la grâce présidentielle fut accordée à tous les condamnés. Tout ceci s’est produit entre début-juillet 1971 et fin-janvier 1972. -Pour les Hima, il y a eu complot contre la sûreté de l’Etat.

-Pour les Banyaruguru, c’est une invention de complot pour pouvoir éliminer ces personnalités civiles et militaires après une parodie judiciaire très médiatisée.

-Motif inavoué par les Hima : écarter le groupe Banyaruguru du pouvoir.

-S’agissant de prévenus tutsi, il y a procès public d’ailleurs fort médiatisé. En plus, la grâce présidentielle accordée aux condamnés manifeste une justice à "deux poids, deux mesures" en fonction des ethnies.

1972

et

1973

-Eclatement d’une rébellion paysanne dans la province de Bururi (Rumonge, Nyanza-Lac, Vugizo, Martyazo,…) et d’une mutinerie militaire à Bujumbura.

-Assassinat de l’ex-roi Ntare V.

-Répression et chasse aux Hutu sur toute l’étendue du pays par l’armée, l’administration territoriale et la JRR.

-Tentative de prise du pouvoir par les Hutu accompagnée de l’extermination des Tutsi d’autant plus que la tentative débuta par des tueries systématiques dirigées contre les Tutsi du Sud du pays. -Application par les Tutsi du "plan Simbananiye d’extermination des Hutu" caractérisé par : provocation des Hutu par des Tutsi, révolte subséquente des Hutu, puis répression démesurée par les forces armées, les services de sécurité et les milices du parti UPRONA.

-Résultat: 300.000 morts, un vrai génocide qui emporta toute l’élite hutu.

1976

à

1987

-Barrage quasi intégral contre les Hutu à l’entrée de l’enseignement secondaire, supérieur et universitaire.

-Barrage quasi intégral contre les Hutu à l’entrée de l’armée.

-Restriction d’accès pour les Hutu aux emplois publics et para-publics.

-Pour les Tutsi, les Hutu s’auto-excluent du système éducatif car ils accordent peu d’importance à l’enseignement.

-Ils s’auto-excluent aussi des appels de recrutement annuellement lancés par l’armée.

-En ce qui concerne l’accès à l’emploi, les Hutu n’ont pas les compétences et expériences requises.

-Pour les Hutu, il s’agit d’un "génocide intellectuel", c’est-à-dire exclusion quasi totale et délibérée à tous les niveaux de formation entraînant elle-même l’impossibilité d’accéder au marché du travail.

-Aussi, il y a exclusion délibérée des Hutu à l’armée.

1988

-Eclatement le 15 août 1988 d’une révolte hutu répondant à des provocations de Tutsi dont le commerçant Révérien Harushingoro qui tira des coups de feu à bout portant dans une foule de paysans faisant plusieurs morts et blessés au marché de Ntega dans la province de Kirundo. La famille du commerçant y a aussi perdu la vie ainsi que d’autres Tutsi.

-Intervention de l’armée avec massacre systématique des Hutu dans la commune de Ntega (province de Kirundo), dans la commune de Marangara (province de Ngozi) et dans les communes environnantes (Vumbi-Bukuba, Kiremba, Busoni et Bugabira). Ces opérations militaires ont été précédées par l’évacuation de tous les Tutsi pour permettre l’intervention de mitrailleuses héliportées et le lancement de bombes au napalm sur toutes les habitations.

-Persécution sur tout le territoire national de tout intellectuel originaire de la région de Ntega-Marangara : arrestations arbitraires dont certaines suivies d’exécutions, de tortures, de détentions prolongées sans condamnations, etc.

-Pour les Tutsi, il s’agit d’un massacre organisé par le PALIPEHUTU contre les Tutsi de Ntega-Marangara à partir d’une de ses bases étrangères. -Pour les Hutu : réédition du "plan Simbananiye d’extermination des Hutu". Mais la mobilisation de l’opinion internationale, notamment par la "lettre ouverte au Président de la République" permit d’empêcher l’extension de la chasse aux Hutu dans tout le pays.

1990

-Mort, dans la prison d’Ukonga à Dar-Es-Salaam, de Rémi Gahutu, Président-fondateur du PALIPEHUTU, le 17-08-1990. -Indifférence de l’opinion tutsi vis-à-vis de cet événement. -Assassinat par empoisonnement commandité par la sûreté burundaise avec la complicité de certains Tanzaniens. La mission ad hoc en Tanzanie aurait été menée par le lieutenant-colonel Jean-Claude Ndiyo.

-Par ailleurs, en date du 25-07-1990, les membres du PALIPEHUTU de l’intérieur du Burundi avaient adressé une lettre à Sa Sainteté le Pape Jean-Paul II lui demandant d’intervenir, lors de sa visite pontificale au Burundi (du 05 au 07 -09-1990), en faveur d’une recherche de solutions véritables au problème ethnico-politique du pays. Cet appel à la médiation du Saint Père aurait vexé le pouvoir hégémonique de la minorité tutsi… De même, celui-ci redoutait que la visite du Pape à Dar-Es-Salaam n’entraîne l’élargissement de Rémi Gahutu.

1991

-Attaques, en novembre 1991, dans les provinces de Cibitoke, de Bubanza et de Kayanza ainsi que dans la ville de Bujumbura par des éléments non identifiés formellement, faute d’un traitement judiciaire transparent.

-Intervention de l’armée : nombreuses arrestations, exécutions extra-judiciaires et tortures à Bujumbura, Bubanza, Cibitoke, Kayanza et Ngozi.

-Une mission d’enquête menée en décembre 1991 par un groupe d’ONGs (une allemande, une belge et une néerlandaise) affirme que "tout semble indiquer que le PALIPEHUTU soit à l’origine de ces événements" mais n’exclut pas "la possibilité d’une manipulation par certains services burundais" (Brigitte Erler et Filip Reyntjens, 1992). L’enquête indique par ailleurs que les attaques ont fait très peu de victimes parmi les militaires car dès le début d’affrontements, les assaillants se dispersaient et battaient en retraite. Peu de victimes aussi du côté des civils tutsi car les Tutsi ont été mis en sécurité soit par la population hutu au début des attaques soit par les militaires au moment de la répression. Les milliers de victimes (trois mille au moins, presque exclusivement hutu, selon le rapport de l’enquête), sont le fait de la répression démesurée de l’armée.

-Le PALIPEHUTU a attaqué et opéré des massacres de Tutsi dans Cibitoke, Bubanza, et dans certains quartiers de la ville de Bujumbura ; ceci dans le but de saboter la politique de rapatriement des réfugiés et le référendum constitutionnel du 9 mars 1992. -Profitant du moindre prétexte pour exterminer les Hutu, massacres (par l’armée) de plusieurs milliers de Hutu qui n’avaient rien à voir avec ces attaques.

-L’on pense que ces attaques avaient pour but de torpiller la rencontre prévue pour le 23 novembre 1991 entre le Président Buyoya et la direction du PALIPEHUTU à Paris. Il est dès lors possible qu’une branche dissidente du PALIPEHUTU ait lancé ces attaques ; mais il est possible aussi que celles-ci soient l’œuvre d’irréductibles tutsi dans l’entourage même du Président Buyoya.

1993

-Fin octobre, assassinat par des éléments de l’armée de nombreux élus de juin 1993 : le Président de la République (Hutu), le Président et le Vice-président de l’Assemblée nationale (respectivement Hutu et Tutsi) et autres personnalités importantes de l’Etat.

-Massacre de paysans tutsi par de paysans hutu révoltés.

-Affrontements interethniques dans certaines écoles.

-Intervention de l’armée : massacres systématiques des Hutu dans des zones bien ciblées un peu partout dans le pays, chaque fois après évacuation des Tutsi.

-En premier temps, tous les corps de l’armée et de la gendarmerie sont réputés ralliés au coup (communiqué radiodiffusé par les putschistes). En second temps, le coup est déclaré être un geste irresponsable d’un groupe de mutins qui a rendu toutes les forces armées inopérantes ; ce qui a empêché celles-ci de sauver les institutions menacées par les soldats mutins (autre communiqué radiodiffusé par les putschistes).

-L’armée est ensuite intervenue pour sauver et protéger la minorité tutsi en passe d’être exterminée par les Hutu.

-Refus, une fois de plus, de l’alternance du pouvoir ou tout simplement de la démocratie par la nomenklatura tutsi, notamment d’être gouvernée par un président hutu.

-La révolte des Hutu a pour cause l’assassinat de leurs élus et la peur d’une récidive du génocide de 1972.

1994

et

1995

-A partir de janvier 1994, une série d’opérations violentes dites "villes mortes" à Bujumbura (et dans quelques villes de l’intérieur) à l’initiative de milices tutsi encadrées par des partis de l’opposition : arrêt des activités et lynchage des Hutu surpris sur la voie publique et sur les lieux de travail ; tout ceci sous l’œil bienveillant de l’armée et de la gendarmerie.

-Ces opérations, préludes des purifications ethniques des villes notamment de Bujumbura, sont l’œuvre de milices baptisées dès décembre 1993 : "sans défaites" au Bwiza, "sans échecs" à Ngagara, "ninja et sans culottes" à Cibitoke, "niga et sans erreurs" à Musaga, "sans erreurs" à Rohero et "sans esprit" à Nyakabiga.

-Epuration ethnique progressive des villes, spécialement de Bujumbura, dès le début de 1994 par le biais de tueries ciblées sur les quartiers à purifier entraînant elles-mêmes l’exode des Hutu rescapés. Sur les 9 zones de la mairie de Bujumbura, 7 sont transformées en tutsilands et 2 (Kamenge et Kinama) en hutulands; ces deux zones seront pour cela continuellement harcelées par les forces armées et les forces de police notamment sous couvert d’opérations de désarmement de la population comme au début de mars 1994, où le chef d’Etat-major de la gendarmerie Epitace Bayaganakandi outrepassa l’ordre du Président de la République (qui avait ordonné de désarmer les civils de Nyakabiga où crépitaient des armes automatiques tous les soirs) pour s’occuper du hutuland de Kamenge. Des opérations de ce genre ont été répétées en avril-mai 1994, en juin-juillet 1995,… à Kamenge, Kinama, Kanyosha et Gasenyi.

-Emergence spontanée de résistants hutu armés ; combats rangés à l’arme légère entre l’armée et les résistants ; assauts répétés à l’arme lourde jusqu’à la destruction totale de Kamenge.

-Développement d’une guérilla à dominante hutu polarisée autour du Conseil national pour la défense de la démocratie (CNDD) et des Forces pour la Défense de la démocratie (FDD).

-Epuration ethnique de l’Université: fuite de 450 étudiants hutu le 15 mars 1994 et massacre du reste (y compris les professeurs hutu) surtout en juin 1995.

-Epuration ethnique de certaines écoles secondaires.

-Assassinats ciblés sur des personnalités politiques et administratives : une récompense de 100.000 FBU est à la disposition de quiconque (y compris le personnel médical!) tue un agent de cadre hutu…

-Une série de massacres systématiques perpétrés par l’armée sur des Hutu à l’intérieur du pays et accompagnés de pillages, d’incendies des maisons et de destructions de récoltes, y compris celles encore sur pied.

-Pour les "villes mortes" et les meurtres qui les accompagnent : l’objectif est d’obliger le FRODEBU à partager le pouvoir dans le cadre des négociations Kigobe I et Kigobe II.

-Pour la purification ethnique urbaine, l’objectif est de limiter le phénomène d’infiltrations des résistants hutu armés.

-Pour Kamenge, essais de désarmement des résistants et destruction à l’arme lourde de ce symbole de résistance hutu.

-Premier objectif de ces violences : capitalisation et achèvement progressifs du putsch sanglant du 21 octobre 1993. La poursuite sanglante de ce putsch sur plusieurs années est en effet appelé "putsch rampant".

-Deuxième objectif de ces violences : détruire tout le potentiel intellectuel et économique des Hutu.

1996

à

1999

-Achèvement du putsch rampant qui ramène Buyoya au pouvoir le 25 juillet 1996.

-Arrêt des "villes mortes" et diminution de la terreur urbaine : les milices tutsi sont intégrées dans l’armée qui elle-même absorbe la gendarmerie.

-Renforcement du regroupement des Tutsi dans les "centres de déplacés".

-Création des "camps de regroupement" pour paysans hutu (selon l’appellation tutsi) qui sont des "camps de concentration de type NAZI" (selon l’appellation hutu) ou des "camps de regroupement forcé" (selon l’appellation de la presse internationale, l’AFP notamment, 18 juillet 1997).

-Développement de la guerre civile.

-La raison d’être des "villes mortes" et de la grande terreur urbaine ayant disparu suite à la récupération intégrale du pouvoir, les milices tutsi doivent désormais participer à la lutte contre la rébellion hutu ; d’où leur intégration à l’armée.

-Pour le renforcement des "centres de déplacés", il s’agit de mieux protéger les Tutsi contre la rébellion hutu.

-Pour les "camps de regroupement", c’est la seule façon d’isoler les populations hutu des rebelles hutu.

-Les "villes mortes" ont disparu car les Tutsi ont entièrement récupéré le pouvoir.

-Les "centres de déplacés" tutsi servent d’argument au régime Buyoya pour solliciter l’appui diplomatique ainsi que l’aide humanitaire et financière.

-Les "camps de concentration" hutu servent à contrôler les Hutu et à les exterminer à petit feu par sous-alimentation, épidémies, manque de soins, etc. Il s’agit d’un

"génocide à compte-gouttes" pour utiliser l’expression de Paulo Sergio Pinheiro, rapporteur spécial des Nations Unies sur les droits de l’Homme au burundi en 1995-1996.

 

 

 

 

2.2. La perception et la présentation du conflit par l’élite tutsi                 | MENU

Du côté tutsi, le rapport des forces issu de l’héritage colonial du pouvoir n’a cessé jusqu’ici de rester significativement à son avantage. Ainsi, sa perception et sa présentation du conflit sont intimement liées à cette réalité dont l’évolution montre deux phases : la phase d’occultation systématique et la phase de reconnaissance brutale du conflit.

 

 

 

 

2.2.1. L’occultation systématique du conflit (1962-1988)                                | MENU

Dans une première phase (1962-1988), la stratégie tutsi consiste à nier catégoriquement l’existence d’un lien quelconque entre la tragédie cyclique du Burundi et la répartition inéquitable du pouvoir entre les ethnies. D’ailleurs, tout au long de cette période, la négation publique de l’existence même des ethnies est une idéologie tellement importante qu’on ne lésine pas sur les moyens pour lui assurer urbi et orbi une assise théorique. Affirmer l’inexistence des identités ethniques est pour la minorité hégémonique d’extraction tutsi le moyen le plus commode de nier son monopole pourtant évident sur le pouvoir politique, économique et culturel.

Pour expliquer alors les crises ethnico-politiques du pays, l’on fit systématiquement le procès d’un facteur exogène (l’impérialisme du pouvoir colonial et des missions chrétiennes), qui a sûrement contribué à l’intrusion de l’ethnisme dans la gestion de l’Etat notamment au Rwanda et au Burundi. Mais le clivage endogène, pourtant apparent dans la littérature orale (contes, dictons, devinettes), indéniablement pré-coloniale, est purement éludé. C’est ainsi que les thèses de doctorat et les mémoires de licence sur la question réalisés par les Tutsi dans cette période défendent systématiquement ce point de vue.

Ils s’insurgent d’abord contre le "mythe ethnique" (en particulier le "mythe d’une origine hamitique des Tutsi") qui, d’après eux, aurait été créé de toute pièce par la colonisation européenne, surtout belge, en confondant de "simples catégories sociales" du pays avec les "graves caricatures ethniques" twa, hutu et tutsi. Ils affirment donc clairement qu’avant la pénétration européenne, le fait ethnique n’existait pas dans la conscience collective de tous les peuples des royaumes inter-lacustres. Prenant l’exemple du royaume Buganda, Joseph Gahama affirme que "les missionnaires s’efforcèrent de flatter les dirigeants en leur faisant croire que leur origine était différente de celle de leurs sujets".

Ils s’insurgent ensuite contre l’hypothèse classique d’une mise en place des différents types de population par vagues de migrations successives à l’intérieur du Cercle des Grands Lacs. En guise d’alternative, Emile Mworoha suggère une existence originelle simultanée (création spontanée?), au sein du peuplement inter-lacustre, de plusieurs "variétés" économiquement spécialisées et complémentaires (chasseurs, agriculteurs et éleveurs) dont les quelques différences somatiques, d’après l’hypothèse de M. Posnansky qu’il cite confortablement, seraient tout simplement dues à des facteurs sociaux et alimentaires. "On peut penser, dit Posnansky à propos du royaume Nkore, que les fortes différences physiques remarquées entre les Bahima (les éleveurs) et les Baïru (les agriculteurs) sont dues à des facteurs sociaux et nutritionnels sans qu’on soit obligé d’invoquer la migration d’un peuple depuis la corne de l’Afrique. Utilisant surtout une nourriture à forte dose de protéines et préférant du point de vue social de leur mariage des personnes aux caractères physiques déterminés, il est probable que la sélection sociale et naturelle a provoqué des différences physiques qui sont tellement apparentes".

Et pour conforter son point de vue anti-migratoire, Emile Mworoha avance un processus de mutation spontanée qui expliquerait la genèse de système féodal. Il cite d’abord une hypothèse de D.W. Cohen selon laquelle un "inventeur" de la royauté aurait, à l’occasion d’une crise, jailli de l’intérieur des clans et réussi, soit en imposant sa force soit en manipulant les coalitions, à établir un pouvoir supra-clanique au Nord-Est de l’Uganda. Il applique ensuite ce processus génétique aux cas du Rwanda et du Burundi en énumérant une série de légendes, puisées dans la mythologie orale, qui attribuent aux Bami une origine divine.

En définitive, cette formidable mobilisation intellectuelle de l’élite tutsi visait un objectif précis : le contrôle de l’opinion internationale à son avantage car, un ethnisme délibérément érigé en système de gouvernement ne pouvait durablement fonctionner sans abuser les acteurs internationaux dont le Burundi dépend très largement, notamment sur le plan financier.

L’ "Ecole historiographique burundo-française" créée à cette fin dès 1965 est parvenue effectivement à ancrer cette mascarade politico-idéologique dans l’opinion publique internationale. Cette école est l’œuvre de l’historien français Jean-Pierre Chrétien, professeur à l’Université du Burundi depuis 1965 et aujourd’hui directeur de recherche au Centre national de recherche scientifique à Paris. Sa contribution à la connaissance scientifique de l’histoire du Burundi est incontestable. Mais, son école est contestée, notamment par Roger Botte, Filip Reyntjens et René Lemarchand, pour son diagnostic du conflit ethnique du Burundi contemporain auquel il a consacré plusieurs articles dans des ouvrages collectifs ou dans des revues spécialisées et énormément de communications dans les médias aussi bien burundais qu’européens. Très proche du discours officiel en la matière, ce diagnostic "a incontestablement conforté la position hégémonique des élites au pouvoir et n’a guère servi les intérêts des masses barundi (Hutu et Tutsi) encore moins ceux des chercheurs en sciences sociales désireux de s’instruire objectivement des réalités socio-politiques du Burundi". Cette école fut ensuite prise en relais par le "Centre de civilisation burundaise" créé à Bujumbura en 1978. Ce centre fut lui-même rebaptisé "Institut Rwagasore" en 1988 par le Président Pierre Buyoya pour en faire un "cadre d’éducation et de débat politique pour le parti et l’Etat (...) soit pour apprendre l’histoire du parti UPRONA et ses textes fondamentaux, soit pour débattre de la problématique de la démocratie au sein d’un parti unique".

Tout en niant donc l’existence et l’antagonisme des ethnies, un seul aspect de la question ethnique est cependant admis : le caractère potentiellement contagieux de la révolution rwandaise de 1959. En effet la prise du pouvoir par l’élite hutu du Rwanda a suscité d’emblée chez les Tutsi du Burundi l’obsession de se voir un jour balayés par une tourmente révolutionnaire à la rwandaise. En conséquence pour les plus radicaux d’entre eux, tous les moyens sont bons pour préserver le Burundi d’une telle contagion.

 

 

 

 

2.2.2. La reconnaissance brutale du conflit (depuis 1988)                  | MENU

La deuxième phase de la perception tutsi est tributaire d’une certaine perplexité des partenaires étrangers vis-à-vis de cette mascarade politico-idéologique. Suite à la crise maximale de 1972, le protagoniste tutsi perdit en effet, sans s’en apercevoir immédiatement, le credo international quasi-automatique dont bénéficiait jusque-là sa présentation fallacieuse de la dérive ethnico-politique du Burundi. Et pourtant, lors de son départ précipité de Bujumbura en protestation contre le génocide de 1972, le Chanoine A. Picard avait très clairement prévenu le Président Micombero sur ce sujet. "Monsieur le Président, (…) J’ai honte! J’ai honte de vous avoir entendu dire dans votre message du 8 mai, que l’attitude sympathique des Etrangers prouvait que vous défendiez une cause juste. Non, Monsieur le Président! Vous vous êtes trompé! Les Etrangers n’approuvent pas les sauvageries des tortionnaires gouvernementaux, pas plus qu’ils ne pouvaient approuver les crimes des rebelles. Cela, nous le crierons à la face du monde de toutes nos forces, à la mesure de nos moyens".

Le protagoniste tutsi ne put donc se rendre compte du changement intervenu dans l’attitude de l’opinion internationale qu’en septembre 1988, à la fin des massacres de Ntega-Marangara, car la version présentée par le Président Buyoya ne fut guère acceptée, les yeux fermés et les bouches closes comme celui-ci l’espérait, par les diplomates accrédités à Bujumbura. Ce fut, pour reprendre la formule percutante de Mgr Simon Ntamwana, "un court-circuit qui provoqua la révision du tout au tout". Ainsi, l’hypocrisie officielle sur les ethnies a vécu…

Depuis lors, les ethnies sont officiellement reconnues par tous. Mais cette reconnaissance requiert pour l’élite tutsi la production de mascarades politico-idéologiques de substitution. A l’heure actuelle, deux sont déjà en circulation dans l’opinion publique internationale.

 

 

 

La première mascarade politico-idéologique de substitution récemment exhibée par le protagoniste concerné (en l’occurrence le Président Pierre Buyoya) est non seulement la survie physique de la minorité tutsi, mais aussi et surtout sa survie politique et économique vis-à-vis d’une "dictature ethnique" qu’exerceraient les Hutu si le changement politique au Burundi consacrait comme ailleurs le principe de "un homme égale une voix de vote". L’on conçoit dès lors que du côté tutsi, tout est bon qui puisse empêcher l’avènement d’un système électoral au suffrage universel qu’on qualifie de "vote ethnique" ou de "recensement ethnique".

 

L’ "étude d’un système institutionnel adapté au Burundi", commandée en 1996 par la Fondation (de Pierre Buyoya) pour l’Unité, la Paix et la Démocratie, s’aligne précisément sur ce point de vue dans sa proposition sur le mode de désignation du Président de la République. "Dans l’état actuel des choses, un candidat tutsi aussi valable soit-il n’aurait aucune chance d’être élu. Les Tutsi seraient exclus, par le jeu de ce mode d’élection (le suffrage universel direct), de la compétition pour l’accession au poste politique le plus prestigieux et le plus important. (…) Mais pour rester dans la logique démocratique, le Président de la République devrait être élu par le Parlement. Les membres du Parlement, élus par le peuple (directement ou indirectement), pour le représenter dans l’exercice de la fonction législative, sont les plus dignes de confiance pour le représenter à ce niveau".

 

Et comme d’habitude, la diffusion d’une telle idéologie est sous-tendue par une série de contrevérités dont nous donnons ici un exemple de taille : l’interprétation du résultat de l’élection présidentielle de juin 1993. A ce sujet, il est en effet très regrettable de voir Pierre Buyoya affirmer sans vergogne qu’il perdu cette élection tout simplement parce qu’il n’avait pas l’ethnie qu’il fallait, et omettre superbement les vraies raisons de son échec électoral comme la très longue gestion chaotique du pays par son parti UPRONA et surtout les massacres de Ntega-Marangara (1988) ainsi que les massacres de Cibitoke-Bubanza-Bujumbura (1991) réalisés par les forces armées sous sa propre magistrature suprême.

 

 

 

 

La deuxième mascarade politico-idéologique de substitution est singulièrement surprenante car son adoption aujourd’hui contraste très violemment avec le rejet catégorique de celle-ci par l’élite tutsi au cours des années 1962-1988 : c’est "le mythe de l’origine hamitique des Tutsi".

L’on se doutait depuis un certain temps de l’existence d’une démarche diplomatique très discrète allant dans le sens d’une sensibilisation des organisations juives mondiales et de l’Etat hébreux sur une consanguinité et une culture commune entre les Juifs et les Tutsi. Le doute vient d’être dissipé grâce à une conférence initiatique tenue à Louvain-la-Neuve (Hôtel Mercure de Lauzelle) le 10 octobre 1999 par une organisation tutsi dénommée "Institut de Havila" sur le thème de "la prophétie du "bâton" qui est celle du retour de la mémoire perdue des peuples hébraïques de Havila (la région des Grands Lacs (…), une véritable liturgie du souvenir telle que la vivaient quotidiennement les Batutsi du temps de Rwabugiri".

Selon les principaux responsables de l’organisation (Monsieur Jean Bwejeri, Maître Matthias Niyonzima, Capitaine Richard-Delvaux Ciramunda et Monsieur Gaspard Kirombo), apparemment d’obédience PARENA (Parti pour le redressement national) dont ils louangent abondamment le Président-fondateur Jean-Baptiste Bagaza, l’objectif de l’institution Havila est "de restituer et de faire revivre la mémoire perdue des douze codes hébraïques qui ont caractérisé, depuis des millénaires, la civilisation des peuples kushitiques de l’Abyssinie méridionale (Rwanda, Burundi, Buha, Ankole, Buhavu, etc.) établis aux confins des sources sacrées du Nil Blanc et gardiens des mines du Roi Salomon".

Mais derrière cette façade culturelle, se cache en réalité un effort de mobilisation politique et géostratégique de tous les peuples africains d’apparence tutsi : Peuls du Sahel ; Ethiopiens, Somaliens, Erythréens… de l’Abyssinie et de la Corne de l’Afrique ; et autres variétés tutsi de l’Afrique centre-orientale. L’on insiste beaucoup effectivement, dans le compte rendu précité, -(1) sur "la connexion mémorielle des peuples shebatiques du Nil Blanc : Havila (Grands-Lacs) et du Nil Bleu : Guihon (Ethiopie, Somalie, Erythrée, Ogaden, Ghana, Nigeria, etc.), c’est-à-dire les peuples qui revendiquent l’héritage africain de la Reine de Saba et du Roi Salomon", -(2) sur "l’intervention politique et diplomatique pour les questions relatives au destin des peuples de Havila", -(3) sur "un observatoire de la situation sécuritaire et stratégique que vivent les peuples shebatiques de Havila" et -(4) sur cette ultime recommandation "d’avoir l’œil rivé sur les contradictions de l’histoire présente, faites de crise transitionnelle, d’affrontements armés et de continuation de la Shoah".

Il faut donc conclure que cette démarche n’est pas une aventure isolée. "A la veille du troisième millénaire, affirment les responsables précités, la réunification physique des tribus perdues de Havila, de Guihon et du Fouta Djalon sera célébrée par le gigantesque festival d’AGULERI dans l’Igboland, qui aura lieu pendant 10 jours, du dimanche 24 octobre au mardi 2 novembre, c’est-à-dire dans la période désignée par les textes bibliques pour la tenue de la Soukkot-Umuganuro, qui est la fête centrale des peuples hébraïques depuis la sortie de l’esclavage d’Egypte. Organisé par la Coordination continentale de l’African Hebrew Organization et du KSSF (King Salomon Sephrardic Federation, ce festival prophétique de Sukkot-Umuganuro réunira les ressortissants des 34 royaumes post-Zagwe autour d’une même célébration matérielle de l’ancienne Alliance hébraïque. Pour la première fois depuis la destruction du Temple de Salomon, et cette fois-ci, aux confins occidentales des possessions de la Reine Saba, les délégations venues de Havila, de Guihon, et de la diaspora juive rassemblée dans le Groupe industriel "RIVKIN TECHNOLOGY", les Enfants de l’Arche, perdus dans Guihon, dans Havila, et autour du Fouta Djalon, célébreront ce qui leur reste des mystères des Tabots".

 

 

 

 

 

2.3. La perception et la présentation du conflit par l’élite hutu  | MENU

 

 

Du côté hutu, le syndrome ethnico-politique du conflit, à savoir la ségrégation ethnique (y compris l’élimination physique des concurrents réels ou potentiels) dans l’exercice du pouvoir d’Etat est très clairement affirmé dans l’analyse du développement postcolonial du conflit burundais.

Ainsi, d’après les Hutu, l’objectif des régimes militaires tutsi qui consiste à exclure toute participation de la majeure composante du peuple burundais à la conception et au pilotage de son destin s’est concrétisé suivant trois axes de réalisation.

 

Déploiement d’un dispositif de provocation-répression chargé d’entretenir en permanence un climat déprimant de suspicion et de peur : incarcérations légalement injustifiées, tortures et même assassinats de syndicalistes, d’élites politico-administratives, de commerçants, de religieux, d’étudiants, de lycéens, d’écoliers… dont l’attribut commun est l’appartenance à l’ethnie hutu. Cette violence n’est jamais traitée par la justice burundaise.

 

Désinformation systématique et violence psychologique (ridiculisation, diabolisation, déshumanisation,…) dans tous les espaces médiatiques (radio, télévision, presse écrite et meetings hebdomadaires obligatoires du parti unique UPRONA).

Même le haut clergé de l’Eglise catholique, autorité morale la plus influente du pays, a été pris longtemps au piège car son bimensuel Ndongozi y’Uburundi ne s’est pas significativement démarqué du discours officiel sur la question du pouvoir exercé totalement et brutalement par une petite minorité d’extraction tutsi.

Et il y a pire. Il y a d’abord les homélies partisanes de Mgrs André Makarakiza et Michel Ntuyahaga sur les événements de 1972. Il y a ensuite les homélies également partisanes de Mgr Bernard Bududira sur le PALIPEHUTU en 1992. Il y a aussi la "lettre ouverte à la Hiérarchie catholique du Burundi", écrite en janvier 1994 par plus de 70 chrétiens burundais vivant dans différents pays (Allemagne, Belgique, Burundi, France, Italie et Suisse), indiquant que le Haut clergé catholique du Burundi est laxiste à l’égard des prêtres tutsi qui, non seulement relaient les discours mensongers de l’élite politico-militaire tutsi, mais utilisent le prestige de la "Conférence épiscopale" pour faire passer ceux-ci dans les organes de presse occidentale. Ainsi en novembre 1993, deux abbés (Adrien Ntabona et Simon Ruragaragaza) ont lancé délibérément et en toute impunité l’opinion occidentale sur une fausse piste, et cela au nom de la Conférence épiscopale, en affirmant sans vergogne que "les Hutu perpétrèrent sur les Tutsi un génocide sélectif" ou encore que "l’intervention des militaires (en clair : leur déferlement sauvage sur les quartiers populaires des villes ou sur des collines bien ciblées des campagnes) n’était destinée qu’à ramener le calme là où elle était appelée de façon pressante". Mais le cas le plus scandaleux du sérail catholique du Burundi aura été celui du frère dominicain Déo Niyonzima, bien connu pour avoir monté en 1993 la fédération des milices tutsi appelée "Solidarité jeunesse pour la défense des droits des monorités" (SOJEDEM) et qui garda plusieurs années son statut ecclésiastique sans se faire rappeler à l’ordre par sa hiérarchie.

 

Au fur et à mesure que son exclusion et sa persécution se précisaient, l’élite hutu essaya d’y faire face en recourant discrètement, comme l’élite tutsi, à des procédés identitaires. Ainsi naquit, au sein des élites burundaises, un engrenage implacable de crispations ethniques fondé pour les Tutsi sur le pouvoir sans partage à conserver intact et pour les Hutu sur la juste participation politique à conquérir.

Des initiatives à charge de quelques éléments de l’élite hutu, du fait d’une conscientisation qui se voulait hâtive tout en demeurant clandestine, ont été maladroites : violences de Muramvya en octobre 1965 et violences de Bururi en avril-mai 1972. Elles ont donné au pouvoir tutsi les opportunités attendues de réaliser sur l’ensemble du pays un génocide sélectif répété qui, depuis la crise maximale de 1972, a creusé un gouffre entre les deux communautés : 300.000 morts en avril-mai 1972 et à peu près 300.000 exilés sur une population totale de 3,7 millions d’habitants.

C’est cette année en effet que la purification ethnique de l’armée, déjà réalisée précédemment (1965 et 1969) au niveau des officiers, fut étendue au niveau des sous officiers et des hommes de troupes. C’est également cette année que les élites hutu furent éliminées depuis les ministres jusqu’aux instituteurs et écoliers en passant par tous les paliers possibles et imaginables : agents de l’administration centrale, de l’administration territoriale, d’entreprises publiques et privées, nombreux prêtres et autres religieux catholiques, pasteurs protestants, artisans, petits commerçants, etc.

C’est aussi en 1972 que l’on prit conscience de la réalité d’un plan d’extermination/égalisation de l’ethnie hutu élaboré quelques années auparavant par les ministres André Muhirwa et Arthémon Simbananiye. Ce plan vise à littéralement égaliser les deux ethnies sur le plan démographique, c’est-à-dire à couper ce qui dépasse dans l’ethnie hutu, en commençant par les Hutu instruits. Ce plan-génocide, appelé "plan Arthémon Simbananiye d’extermination des Hutu" fut découvert et officiellement dénoncé à titre préventif par le ministre de l’information Martin Ndayahoze auprès du Président Micombero en 1968. Mais cette démarche préventive fut vaine car l’on sait que le plan fut rigoureusement appliqué quatre ans plus tard (1972) ; et Martin Ndayahoze en fut lui-même une des premières victimes.

C’est enfin à partir de 1972 que la ségrégation ethnique a été fermement organisée au sein du système éducatif burundais contre les nouvelles générations jusqu’à érection de facultés universitaires exclusivement réservées aux Tutsi : "génocide intellectuel". Faut-il illustrer ceci par un exemple? La faculté de droit est depuis lors discrètement interdite aux Hutu avec pour conséquence la purification ethnique de la magistrature judiciaire et du barreau du Burundi. Ainsi tout crime, même de sang, de guerre ou contre l’humanité, commis en cachette ou au grand jour par un Tutsi sur un ou plusieurs membres de l’ethnie hutu n’a aucune chance d’être poursuivie : le Burundi est pour cela un paradis de l’impunité pour les crimes de génocide et autres crimes contre l’humanité.

 

 

 

 

 

 

 

3. Les thèses de légitimation respective dans le développement structurel de la violence politique | MENU

 

 

Comme nous l’avons laissé entrevoir dans les lignes qui précèdent, l’attitude de l’élite tutsi dans ce conflit est fondée sur le pouvoir absolu à préserver, par la ruse sinon par la violence, de tout partage démocratique ; tandis que l’attitude de l’élite hutu est motivée par sa juste participation politique à conquérir, y compris par la violence si nécessaire. C’est pourquoi deux thèses de légitimation s’affrontent dans l’arène de mobilisation respective des troupes. D’une part, côté tutsi, il y a la thèse du "péril hutu" (traduction d’une aversion du partage démocratique du pouvoir et d’une peur obsessionnelle du changement politique par le biais d’une révolution sociale) dont il faut à tout prix se prémunir ; et d’autre part, côté hutu, il y a la thèse de l’exclusion d’une immense majorité de la population allant jusqu’aux "génocides sélectifs" en passant par la "confiscation cynique du pouvoir". L’interaction des deux thèses dans le développement récurrent du conflit mérite d’être élucidée. Pour cela, l’étape initiale (1961-1965), qui est d’ailleurs la plus tactiquement sophistiquée, servira de support empirique à cette démarche ; les étapes suivantes n’étant que des copies plus ou moins corrigées de celle-ci.

Pour liquider l’expérience démocratique que l’élite tutsi considère comme le point de départ du "péril hutu", celle-ci entreprit dès 1961, souvent avec la complicité du Roi Mwambutsa qui dissimulait à peine sa détermination de récupérer l’intégralité de ses prérogatives ancestrales sur l’exécutif et le législatif, la sape des bases institutionnelles de l’Etat notamment du parlement qui détenait l’essentiel du pouvoir dans cette monarchie constitutionnelle à l’image du Royaume de Belgique de cette époque. Cette démarche consista à rendre le pays ingouvernable en violant souvent la loi pour ainsi enrayer, à terme, le processus démocratique suivi par le Burundi à l’aube de l’indépendance.

C’est ainsi qu’en octobre 1961, contrairement à l’attente générale, ce ne fut ni Pierre Ngendandumwe (Hutu, Vice-Premier ministre), ni Paul Mirerekano (Hutu, "dauphin" du Prince Louis Rwagasore) que le Roi nomma au poste de premier ministre en remplacement de Rwagasore assassiné, mais son gendre André Muhirwa (un prince du clan des Batare rallié au Roi par voie matrimoniale et au parti UPRONA construit autour des princes bezi). André Muhirwa présenta alors un gouvernement comptant 3 Hutu sur 10. Mais ce n’est pas tout. C’est sous ce gouvernement Muhirwa que fut créée la Jeunesse Nationaliste Rwagasore (JNR), un mouvement discrètement armé et intégré au parti UPRONA. C’est cette JNR qui, les 7 et 14 janvier 1962, massacra à Kamenge (Bujumbura) quatre syndicalistes hutu proches du PP : Jean Nduwabike, Séverin Ndinzurwaha, Basile Ntawumenyakaziri et André Baruvura. C’est cette même JNR qui, en été de la même année, enterra vivant Mathias Miburo, bourgmestre hutu de Muramba en province Muyinga.

Tous ces crimes ayant été commis, d’après le Courrier d’Afrique, avec la bénédiction et le soutien direct du Premier ministre ganwa André Muhirwa, l’on comprend que leurs auteurs n’aient pas été directement inquiétés. C’est seulement sous le gouvernement éphémère du Premier ministre hutu Pierre Ngendandumwe (du 18 juin 1963 à fin-mars 1964) qu’ils furent identifiés, puis arrêtés et même "condamnés à mort ou à de lourdes peines par un tribunal régulier" ; mais sous le gouvernement du Premier ministre tutsi Albin Nyamoya (du 31 mars 1964 à mi-janvier 1965), ils furent tous graciés, puis aussitôt relâchés et immédiatement réintégrés dans leurs fonctions.

A partir de ce moment, les leaders hutu, politiques et syndicaux, ne connurent plus, en dehors de quelques périodes d’accalmie, que vexations, mauvais traitements, emprisonnements, tortures et assassinats ; certains durent choisir entre l’exil et la mort. A la même époque, le premier évêque catholique hutu, Mgr Gabriel Gihimbare, fut assassiné à coup de fusil, la veille de son sacre (voir les circonstances de cet assassinat au tableau 1). Cependant, à l’intérieur, la résistance hutu contre les abus du pouvoir tutsi s’esquissait, les partis politiques (y compris l’UPRONA) se préparaient aux prochaines élections législatives en tenant compte notamment de cette problématique.

Impressionné néanmoins par la puissance croissante des réactions populaires face au régime de terreur instauré par le Premier ministre Nyamoya, le Mwami Mwambutsa nomma de nouveau un premier ministre hutu en la personne de Pierre Ngendandumwe. Mais tout modéré et monarchiste qu’il fût, Pierre Ngendandumwe fut assassiné le 15 janvier 1965, quatre heures à peine après la proclamation de son gouvernement. Il fut abattu par un tueur (un Tutsi réfugié rwandais : Joseph Gonzalvès Muyenzi) à la solde de Tutsi burundais qui n’acceptaient pas son gouvernement composé de 6 Hutu et de 7 Tutsi. Comme pour les assassinats précédents, les assassins de Pierre Ngendandumwe, n’ont pas été réellement inquiétés. Ils furent eux aussi identifiés, puis arrêtés, mais assez rapidement relâchés, à l’exception de l’auteur physique du crime qui prit la fuite en Ouganda où il finit par être mystérieusement assassiné (lapidé dans la prison de Makindye!) en 1968.

Un autre fait très significatif de la dérive ethnique dans la gestion de l’Etat burundais au cours de cette période est la marginalisation systématique de Paul Mirerekano (Hutu du groupe Moronvia) par le Premier ministre André Muhirwa (Ganwa ou Tutsi du groupe Casablanca). Le témoignage que voici, donné par Léonce Ndarubagiye, laisse clairement entrevoir les motivations ethniques de cette marginalisation. "A la formation de son gouvernement, Louis Rwagasore avait pressenti Mirerekano comme ministre de l’agriculture et de l’élevage ; puis il se ravisa et dit à ses amis qu’il confierait à son ami Paul la Présidence du parti UPRONA, pour empêcher à ce parti de se saborder après la victoire. Quand il l’apprit, Mirerekano accepta la proposition. Dès son retour au pays (il était en exil à Léopoldville depuis le 30 juin 1960 car il était menacé d’emprisonnement, comme bon nombre de dirigeants de l’UPRONA, par la police coloniale), il réclama sans succès ce poste qui lui revenait. Mirerekano avait tant fait pour ce parti. Ce sont ses fonds propres qui alimentaient la caisse de l’UPRONA avant les fonds du TANU-Nyerere et du grec Steven (basé au Tanganyika Territory). Muhirwa lui refusa la présidence du parti UPRONA et osa prononcer ces paroles fort significatives : moi vivant, un Hutu ne dirigera jamais notre parti. On rapporta à Mirerekano la petite phrase et il avait compris. Il convoqua un meeting (le 25 août 1962) pour réclamer les élections du parti en remplacement des anciens responsables qui occupaient les postes dans l’appareil de l’Etat. En réponse, Muhirwa ordonna son arrestation pour avoir tenu un meeting sans autorisation. C’était parti! Quelques gendarmes du commissariat le libérèrent et le reconduisirent chez lui en triomphe. Averti, le Mwami qui était somme toute un homme libéral, s’en mêla pour calmer le jeu. Il téléphona à Mirerekano et lui demanda de venir immédiatement au palais. Mirerekano, audacieux, s’y rendit à pied exprès pour se faire escorter par les soldats mutins et pour que nul ne l’ignore. Après avoir écouté attentivement les revendications de Mirerekano et ses plaintes contre le Premier ministre Muhirwa et après avoir compris le bien-fondé de ses propos, le Mwami demanda aux responsables de l’UPRONA de procéder à ces élections qu’il réclamait. Muhirwa, toujours tricheur, fit convoquer ces élections à Muramvya (le 14 septembre 1962) mais il ordonna à la police de boucler la ville et de renvoyer tous les délégués susceptibles de voter pour Mirerekano à l’entrée de la ville. Puis il envoya ses hommes à lui, voter. Malgré les consignes, Muhirwa fut déçu puisque c’est un Hutu Joseph Bamina qui fut élu à la présidence du parti, tant il est vrai que Bamina était encore son allié, mais plus pour longtemps. Mirerekano lui-même, grâce à sa popularité, fut élu comme un des trois vice-présidents avec Muhirwa et Siryuyumunsi".

En remplacement de Pierre Ngendandumwe assassiné en janvier 1965, Joseph Bamina fut placé à la tête de la même équipe gouvernementale ; mais ce gouvernement était minoritaire au Parlement car, une fois de plus, les Tutsi du groupe Casablanca avaient manœuvré pour que la conduite de l’Exécutif ne soit confiée ni au Hutu Paul Mirerekano, ni au Tutsi Thaddée Siryuyumunsi, tous deux du groupe Moronvia.

Ainsi, le pays était devenu ingouvernable. Et pour tenter de clarifier la situation, le Roi ordonna des élections législatives anticipées pour le 10 mai 1965. Si l’on observe les résultats de ces élections sous l’angle ethnique, les Hutu en étaient vainqueurs avec une majorité confortable : 23 députés sur 33 et 10 sénateurs sur 16 sont Hutu. Pour les Tutsi, l’issue de ce scrutin était totalement inacceptable et ils le firent clairement savoir au Roi. D’après la constitution, celui-ci aurait dû respecter le verdict électoral : investir le nouveau parlement et le nouveau sénat, puis désigner un premier ministre issu de cette majorité. Revenant plutôt à la vieille tradition d’une monarchie de droit divin, il confia à son cousin, le Prince Léopold Bihumugani (alias Biha), le poste de premier ministre alors qu’il n’appartenait à aucun des deux partis vainqueurs (l’UPRONA et le PP). En plus, le 2 septembre 1965, le Roi promulgua un arrêté-loi réduisant le nombre de communes de 181 à 78, abolissant l’élection des bourgmestres et instaurant la nomination pure et simple de ceux-ci par l’Exécutif. Cette démarche visait sans aucun doute le rétablissement de la mainmise tutsi sur l’administration locale par le biais d’une réduction des Hutu à néant dans le pouvoir local.

Face au mépris systématique de la loi fondamentale et des règles démocratiques, un groupe de parlementaires hutu adressa au Roi le 28 septembre 1965 une lettre de protestation, notamment contre l’arrêté-loi du 2 septembre 1965, mais en vain. Aussi, une mutinerie de quelques officiers hutu de l’armée et de la gendarmerie éclata le 18 octobre 1965 vraisemblablement dans le but de mettre fin au régime monarchique. Simultanément, des paysans hutu se soulevèrent dans la commune de Busangana (province de Muramvya dont Paul Mirerekano est originaire) et quelques centaines de Tutsi y furent tués. La répression du gouvernement, sous la conduite du Secrétaire d’Etat à la défense (le capitaine Michel Micombero), fut très largement disproportionnée. Tous les députés et sénateurs hutu furent pourchassés et, si appréhendés, exécutés sans procès. Il en fut de même pour les officiers et les syndicalistes : 80 personnes furent fusillées au Stade Rwagasore en plein centre de Bujumbura (voir annexe 2). Quant à la province de Muramvya, des communes entières furent rasées ; certaines publications signalent même une extension plus ou moins discrète de la répression sur l’ensemble du pays. Le bilan de ces opérations aurait été de 5.000 morts et d’à peu près autant de réfugiés dans les pays voisins.

Le Mwami Mwambutsa, cédant à la panique, chercha refuge au Congo (à la sucrerie de Kiliba non loin d’Uvira) avant de choisir l’exil définitif en Europe. Mwambutsa cependant, refusa d’abdiquer en faveur de son fils héritier Charles Ndizeye. On assista alors à une situation ubuesque : un royaume sans roi, un gouvernement sans premier ministre et une administration en état de déliquescence! En fait, les véritables détenteurs de l’autorité appartenaient à un groupe assez disparate composé de fonctionnaires, de militaires, de chefs syndicaux et dirigeants de la JNR ; tous d’origine hima ou tutsi. Tout en expédiant les affaires courantes, leur attention se porta naturellement sur le problème de la succession. C’est finalement le Prince Charles Ndizeye qui fut choisi pour succéder à son père sous le nom dynastique de Ntare V. Les paroles prononcées par Ntare peu de temps avant son intronisation, en particulier qu’en vue "de mettre fin à quatre ans de chaos et d’anarchie il avait décidé de prendre en mains les destinées du royaume" traduisaient mal la réalité de la situation car, Charles Ndizeye était l’instrument choisi par les "Jeunes Turcs" (l’expression est de René Lemarchand et David Martin à qui nous avons emprunté l’essentiel de ce paragraphe) pour stabiliser leur propre situation, et non le contraire. Lorsque le capitaine Micombero fut formellement investi des fonctions de Premier ministre par le Souverain, ceux-ci savaient désormais à quoi s’en tenir : c’est Ntare qui était l’obligé et le tributaire de Micombero et non l’inverse. Mais Ntare refusa à tout prix de voir reculer son pouvoir personnel ; aussi, son règne fut-il de courte durée… Le 28 novembre 1966, alors qu’il se trouvait à Kinshasa, Ntare apprit à la radio que l’armée l’avait destitué et instauré la République.

 

 

 

 

4. Les prolongements inavoués des thèses de légitimation de la violence politique et les enjeux réellement en présence                              | MENU

 

Dans le chapitre précédent, nous avons relevé un processus politique de désintégration ethnique du Burundi dont le coup d’envoi fut l’assassinat du Prince Rwagasore en octobre 1961. Nous avons aussi situé son point de non-retour dans les événements d’octobre 1965. Et faute de dirigeants solidement voués à l’intérêt général, ce processus de désintégration s’est empiré dans des proportions si effrayantes que nombreux sont, acteurs et observateurs, qui se demandent si, depuis fin-octobre 1993, Hutu et Tutsi peuvent encore vivre ensemble…

Mais comme l’a si bien noté Michel Elias, nous pensons "que l’ethnisme au Burundi n’est qu’un symptôme ; que la maladie s’appelle domination des privilégiés et injustice sociale ; et que seule la démocratie permettra de sortir de la spirale infernale de l’ethnisme". En conséquence, nous croyons que la tragédie ethnique du Burundi n’est qu’un épiphénomène d’un conflit resté longtemps inavoué, du moins par l’une des parties en cause ; celle-ci préférant la fuite en avant et parfois jouant le tout pour le tout au lieu d’adopter une attitude prudente mais constructive susceptible de donner à terme une issue positive au conflit. Ce conflit s’appelle contrôle du pouvoir par une petite classe de privilégiés au mépris aveugle ou cynique de l’intérêt général (le développement équitable de la société burundaise) et au service éhonté d’intérêts ethniques, claniques et/ou locaux ; c’est-à-dire au service d’un apartheid à deux niveaux : ségrégation ethniste à l’échelle nationale et ségrégation régionaliste ou clanique à l’échelon sub-national ou local.

Dans ce chapitre, nous comptons alors examiner sous l’angle de cet apartheid l’évolution socio-politique du pays depuis la proclamation de la République, c’est-à-dire depuis qu’une minorité oligarchique a clairement absorbé l’Etat burundais, jusqu’au moindre recoin de son territoire et de son administration, en utilisant une idéologie progressiste au niveau du discours, mais ethniste et régionaliste dans les faits, portée par une "Armée-Etat" usant le parti unique UPRONA comme caisse civile de résonance. Nous nous pencherons donc sur le développement réel du conflit sous les trois régimes militaires upronistes, mais seulement dans la période correspondant aux régimes Micombero, Bagaza, plus la première année du régime Buyoya, soit 1966-1988. Cette période se distingue par un mélange d’affrontements interethniques et d’occultations systématiques du conflit par le pouvoir. Quant aux périodes plus récentes, elles ont été le théâtre d’affrontements, de reconnaissance du conflit et d’opportunités plus ou moins truquées ou plus ou moins sérieuses pour sa résolution ; c’est pourquoi elles rentrent dans l’objet d’un autre document de réflexion publié sous le titre "Initiatives de résolution du conflit burundais : les méthodes utilisées et les résultats obtenus".

 

 

 

4.1. Mise en perspective générale du conflit

 

Derrière sa façade ethnique, le conflit burundais est en réalité une lutte acharnée pour le contrôle du pouvoir politique. La transformation radicale des instances suprêmes du pays dans la période considérée est, on ne peut plus clair sur ce point. C’est ce que révèlent en tout cas les données du tableau 2 extrait d’une étude publiée par "Icabona - le témoin" en juillet 1988 sur l’évolution de la structure ethnique des divers centres du pouvoir au Burundi entre 1965 et 1987.

 

 

 

 

 

Tableau 2. Evolution de la structure ethnique des instances suprêmes de l’Etat burundais  depuis 1965 ( d’après Icabona - le témoin, n° 11, juillet 1988, p. 8).

 

Membres du Parlement issu des élections libres du 10 mai 1965 (vers la fin de la monarchie)

Membres du Conseil supérieur de la République sous le régime Micombero (1966-1976)

Membres du Conseil suprême révolutionnaire sous le régime Bagaza

(1976-1987)

Membres du Comité militaire de salut national au début du régime Buyoya

(1987)

Mbazumutima

Baredetse André

Nyanguhira Etienne

Karabagega Thimothé

Mirerekano Paul

Gahurura Emmanuel

Mukoma Constance

Ntahondi Jacques

Nyabisha Eustache

Maderere Balthazar

Mukasa Joseph

Nyamoya Albin

Gasimbo Sophonie

Ribakare Ildophonse

Nkengereye André

Ntayera Antoine

Kanse Joseph

Bucumi Emile

Bazahica Tito

Mbonabakize Zacharie

Mbazimihigo Charles

Mbaruhimana Philippe

Mayondo Patrice

Bihunguye Patrice

Ndikumagenge Salvator

Nzobaza Mathias

Baramburiye Jean

Ntiyankumwe Simon

Hakiza Ephrem

Ntagwarara Antoine

Bavakure Wilson

Benyaguje Emile

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Micombero Michel

Ndabemeye Thomas

Bagaza Jean-Baptiste

Nkoripfa Damien

Sinduhije Jérôme

Ndikumana Gabriel

Porota Paul

Mandi Stanislas

Bugeguze Gérard

Sakubu Lucien

Bakana Augustin

Nimubona Alexis

Rwuri Joseph

Nzambimana Edouard

Nahimana Libère

Nyandwi Raphael

Kayibigi Philibert

Mbonyingingo J-Bapt.

Ntawumenya Ferdinand

Bandusha Jean

Nzohabonayo Sylvère

Nzisabira Gabriel

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Bagaza Jean-Baptiste

Nzohabonayo Sylvère

Nzambimana Edouard

Nkoripfa Damien

Nzisabira Gabriel

Nyandwi Raphael

Ndikumana Gabriel

Vyamanga Boniface

Mandi Stanislas

Nimubona Alexis

Kayibigi Philibert

Bandusha Jean

Nahimana Libère

Mbonyingingo J-Bapt.

Kuta Séverin

Bakana Augustin

Sakubu Lucien

Ntawumenya Ferdinand

Sinzinkayo Eugène

Karenzo Herménégilde

Niyungeko Antoine

Niyungeko Cyprien

Kazatsa Charles

Ndiyo Jean-Claude

Buhungu Antoine-Marie

Ndakazi Edmond

Ndabaneze Laurent

Ndikumagenge Gervais

Kadoyi Aloys

Nzibarega Joseph

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Buyoya Pierre

Ndakazi Edmond

Ndikumagenge Gervais

Fyiroko Gédéon

Mbonyingingo J-Bapt.

Ndiyo Jean-Claude

Kadoyi Aloys

Nziyumvira Athanase

Sindayihebura Etienne

Nzikoruriho Didace

Cishahayo Gérard

Rusuku Simon

Maregarege Léonidas

Mibarurwa Michel

Rufyiri Lucien

Kabwari Bernard

Niyongabo Jean

Bizindavyi François

Bikomagu Jean

Gakoryo Lazare

Niyungeko Evariste

Zihabandi Cyrille

Ntakije Charles

Simbanduku Pascal

Njejimana Séverin

Semujangari Aloys

Mukorako Georges

Ningaba Sylvestre

Bijonya Bernard

Nengeri Daniel

Haziyo Gérard

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Total Hutu 23 70%

Tutsi 10 30%

Twa 0 0%

Total Hutu 0 0%

Tutsi 22 100%

Twa 0 0%

Total Hutu 0 0%

Tutsi 30 100%

Twa 0 0%

Total Hutu 0 0%

Tutsi 31 100%

Twa 0 0%

Population Hutu 85%

Tutsi 14%

Twa 1%

Population Hutu 85%

Tutsi 14%

Twa 1%

Population Hutu 85%

Tutsi 14%

Twa 1%

Population Hutu 85%

Tutsi 14%

Twa 1%

 

 

 

 

 

 

 

Tableau 3. Structure ethnique comparée des divers centres de pouvoir sous le régime Bagaza et dans la première année du régime Buyoya (d’après Icabona - le témoin, n° 11, juillet 1988, p. 7)

 

Centre de pouvoir

Régime Bagaza :

Situation de la fin du règne (1987)

Régime Buyoya :

Situation du début du règne (1987)

Hutu

Tutsi

Twa

Hutu

Tutsi

Twa

             
Population            
-effectif absolu

4.250.000

700.000

50.000

4.250.000

700.000

50.000

-pourcentage

85%

14%

1%

85%

14%

1%

             
Présidence de la république            
-divers services 1 1% 78 99% 0 0% 3 3% 84 97% 0 0%
             
Parti unique            
-comité central 2 4% 50 96% 0 0% - - - - - -
-administration 3 6% 52 94% 0 0% 3 6% 52 94% 0 0%
             
Ministères            
-ministres 5 27% 13 73% 0 0% 5 26% 14 74% 0 0%
-directeurs de cabinet 1 6% 17 94% 0 0% 1 6% 17 94% 0 0%
-directeurs généraux 0 0% 40 100% 0 0% 0 0% 40 100% 0 0%