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BURUNDI TODAY'S ©AGnews 2002 |
REPUBLIQUE DU BURUNDI
( Inama yIgihugu )
Conseil National pour la Défense de la Démocratie ( Igwanira Demokarasi )
Forces pour la Défense de la Démocratie
( Ingabo zigwanira Demokarasi )
DOCUMENT N° 1
La nature du conflit burundais :
cocktail politique dintolérance et dhypocrisie
Commission Permanente dEtudes Politiques
(COPEP / CNDD-FDD)
site internet : www.cndd-fdd.org
Juin 2000
"Considérant qu'il est essentiel que les droits de l'homme soient protégés par un régime de droit pour que l'homme ne soit pas contraint, en suprême recours, à la révolte contre la tyrannie et l'oppression, (...)"
(Déclaration Universelle des Droits de l'Homme, Préambule, paragraphe 3)
Table des matières
2. La manifestation objective du conflit et son interprétation divergente par les protagonistes
2.1. La genèse du conflit à laube de lindépendance et les éléments objectifs de son développement postcolonial3. Les thèses de légitimation respective dans le développement structurel de la violence politique2.2. La perception et la présentation du conflit par lélite tutsi
2.2.1. Loccultation systématique du conflit (1962-1988)2.3. La perception et la présentation du conflit par lélite hutu
4.1. Mise en perspective générale du conflit
4.2. Léchiquier politique de 1966 et son évolution
4.3. La purge anti-hutu de 1969
4.4. La tentative de purge anti-tutsi Banyaruguru en 1971-1972
4.5. Le génocide anti-hutu de 1972 et sa complexité tactique
4.5.2. La répression et le génocide proprement dit
4.5.3. Quelques aspects corrélatifs de la rébellion-répression
4.5.4. Une lecture critique des explications officielles
4.5.5. Analyse critique de quelques hypothèses explicatives alternatives
4.6. Lencadrement "sûretard" de la population et la liberté de circulation étroitement surveillée
4.7. Le "génocide intellectuel" contre les nouvelles générations hutu
Annexe 1. Le substrat socio-politique du Burundi dans une perspective historique
Annexe 2. Les exécutions dhommes politiques au Burundi (1965) : un sévère réquisitoire de la Commission internationale de juristes contre les autorités de BujumburaAnnexe 3. Lettre du Chanoine A. Picard au Président du Burundi, Michel Micombero, le 15 mai 1972
Annexe 4. Le plan Arthémon Simbananiye dextermination des Hutu.
"Le problème burundais est un paradoxe car il nétait pas réellement au début un grave problème. Sil est un pays en Afrique qui pourrait faire preuve dune grande cohésion de par une culture commune et une histoire commune, cest le Burundi. Cependant, en raison des manipulations coloniales et des différences idéologiques subséquentes des responsables burundais qui se sont succédés, le problème sest davantage compliqué, touchant des millions de personnes qui ont injustement trouvé la mort et ceci a entraîné beaucoup de haine et damertume non seulement au niveau des groupes mais également au niveau des individus" (Président Yoweri Kaguta Museveni, Arusha, 1998).
Ce constat, que nous devons au leader tutsi actuellement le plus influent de la région des Grands Lacs, est assez révélateur des machinations machiavéliques dont souffre le peuple burundais depuis plusieurs décennies.
Le but de notre réflexion est précisément daller au cur de ces machinations pour tenter de cerner le conflit dans sa globalité, cest-à-dire sa nature politique et idéologique en interaction sans cesse croissante avec dautres intérêts : économiques et géostratégiques, visibles et invisibles, aussi bien nationaux quétrangers. Pour cela, il nous semble nécessaire de retracer tout dabord lévolution du conflit en partant de ses faits irréfutables et de la divergence apparente des acteurs (lélite tutsi et lélite hutu) quant à linterprétation respective de ces événements. Ensuite, il nous semble nécessaire dexpliquer cette divergence en présentant les thèses de légitimation respective qui sont à la base du développement structurel de la violence politique. Mais il semble par ailleurs que ces thèses, quoique de tendance lourdement inamovible, sont sensibles à la conjoncture des complicités ou dalliances internes et surtout externes. Cest pourquoi nous croyons nécessaire aussi dexaminer sous cet angle linfluence du contexte international ou plus exactement des interventions extérieures les plus remarquables ou les plus significatives.
Cette réflexion politique comprend en somme trois chapitres : -la manifestation objective du conflit et son interprétation divergente par les protagonistes, -les thèses de légitimation respective dans le développement structurel de la violence politique, -les prolongements inavoués de ces thèses et les enjeux réellement en présence.
Aussi, lon trouvera annexés à cette réflexion quelques documents que nous estimons singulièrement éclairants et partant indispensables pour lénorme effort de réflexion collective, de dialogue inter-burundais et pourquoi pas de réconciliation nationale quil faudra tôt ou tard réellement entreprendre.
2. La manifestation objective du conflit et son interprétation divergente par les protagonistes
2.1. La genèse du conflit à laube de lindépendance et les éléments objectifs de son développement postcolonial | MENU
Le point de départ du conflit burundais est une "unification assassinée" que Michel Elias présente ainsi.
"Dans les années soixante, alors que le vent de lindépendance souffle sur tout le continent, de nombreux partis politiques naissent au Burundi. De cette multitude de partis (21 officiellement agréés), émergent lUPRONA (Union pour le progrès national) et le PDC (Parti démocrate chrétien). LUPRONA, dirigé par le Prince Louis Rwagasore est un parti "populiste nationaliste transtribal" qui sefforce de rassembler les diverses composantes modernistes de la société burundaise. Rwagasore sévertue de rallier les chefs ganwa des deux clans (bezi et batare) malgré leurs vieilles querelles, mais les Batare préfèrent soutenir le PDC rival. Autour des nobles bezi on trouve dans lUPRONA tous ceux tant hutu que tutsi qui considéraient le régime colonial comme un obstacle à leur percée politique : des petits commerçants, des arabisés, des représentants des milieux dits "évolués" selon la terminologie coloniale de lépoque. LUPRONA "progressiste" collaborait dans la lutte pour lindépendance avec le parti TANU de Nyerere en Tanzanie et avec le MNC de Lumumba au Congo. On conçoit que du côté de la tutelle belge, on considère que Rwagasore était un nationaliste passionné plus ou moins directement téléguidé par Moscou. Le PDC par contre, proche des princes batare, faisait figure de parti conservateur entretenant de bons rapports avec ladministration coloniale. Signalons encore le Parti populaire (PP) proche des syndicats chrétiens, version burundaise du PARMEHUTU rwandais rassemblant des employés dEtat et surtout des missions catholiques. Avec le PP et une douzaine de petits partis, le PDC formera un Front commun.
Aux premières élections législatives le 18 septembre 1961, lUPRONA (80%) remporte une victoire écrasante sur le Front commun (17%). Cette victoire était politiquement logique, elle représentait à la fois une victoire du Roi et celle de son fils aîné Rwagasore contre les Blancs et le clan des Batare. En votant pour Rwagasore, les paysans exprimaient leur sentiment traditionnel de soumission à la famille royale. Dix jours après sa victoire, Rwagasore est désigné comme Premier ministre mais quelques jours plus tard (le 10 octobre 1961), il est assassiné par un homme de main derrière lequel on ne tarde pas à découvrir les deux principaux leaders du PDC. Lassassinat de Rwagasore constitue lorigine dune dérive qui va conduire, dune part à la division de lUPRONA et dautre part aux premiers affrontements Hutu/Tutsi. Rwagasore, on la dit, concentrait sur son image la légitimité monarchique, la lutte anti-coloniale, la modernité démocratique et lessor de nouvelles couches populaires appartenant aux deux ethnies. Sa mort prive le Burundi dun élément unificateur".
Privé ainsi de son chef charismatique, le parti UPRONA se trouve tout à coup en proie à de graves dissensions. Il se scinde en deux tendances irréductibles : dun côté les députés "modérés" dits de Moronvia, pro-occidentaux et presque exclusivement hutu ; de lautre côté les députés "progressistes" dits de Casablanca, pro-chinois par moment et presque exclusivement tutsi. Quant au PDC, il est également décapité par le fait que ses dirigeants sont publiquement exécutés à Gitega le 14 janvier 1963. Lembryon des partis politiques né à la veille de lindépendance disparaît donc avant même que ceux-ci aient pu jouer le rôle qui leur avait été dévolu.
La scène politique du Burundi grouille désormais dintrigues, dinstigations et dinitiatives à partir desquelles samorce tout un enchaînement de plus en plus violent dopérations de confiscation du pouvoir et de tentatives de récupération de celui-ci. Ainsi, "depuis 1961, le sang na presque pas cessé de couler, année après année. Les années de relative accalmie nont été en réalité que de périodes de répit ou de préparatifs macabres pour faire couler davantage de sang la prochaine fois".
Tels sont donc, très schématiquement, lorigine et le développement récurrent du conflit burundais. Pour en cerner davantage la manifestation cyclique, nous avons limité notre inventaire chronologique (voir tableau 1) aux seuls événements irréfutables qui ont marqué profondément la mémoire collective des Barundi et une frange de plus en plus considérable de lopinion internationale. Nous proposons ensuite linterprétation de ceux-ci par chacune des parties en cause ; lobjectif étant de mettre le doigt sur les ressorts plus ou moins subjectifs ou idéologiques du conflit car nous pensons quil ne peut y avoir négociation qui vaille sans reconnaître et sans assumer au préalable la divergence des points de vue entre les protagonistes. Au stade actuel du conflit burundais en effet, nul ne peut prétendre proposer une lecture explicative des faits qui puisse satisfaire les deux parties. Comme le reconnaissent, à notre satisfaction dailleurs, les auteurs dune étude commandée par la Fondation pour lUnité, la Paix et la Démocratie, "les deux camps sont en effet souvent tentés de réécrire lhistoire à leur convenance en effaçant les faits embarrassants et en soulignant les méfaits de lautre". A cet égard, il convient de saluer une expérience pilote très prometteuse sur lhistoire du Burundi. A linitiative de lUNESCO et à la demande de nombreux Burundais, une conférence internationale sest tenue à Nairobi les 21 et 22 juin 1999 afin dobtenir sur lhistoire du Burundi un ouvrage de référence non controversé qui permettra la rédaction de manuels pour lenseignement primaire et secondaire. Est-ce un signe des temps? Parmi les participants se trouvaient huit Burundais de luniversité du Burundi, trois Burundais de la diaspora, une Américaine, un Hollandais, deux Français, un Italien et un Belge. Daprès celui ci, un plan de travail en deux phases a été adopté et un comité scientifique de douze historiens (six Burundais et six non-Burundais) a été institué pour la rédaction et la traduction.
Tableau 2. Les principaux éléments objectifs et subjectifs du conflit burundais.
Année |
Eléments objectifs du conflit (les faits) |
Eléments subjectifs du conflit (la divergence dans linterprétation des faits) |
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Interprétation des faits par lélite tutsi |
Interprétation des faits par lélite hutu |
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1961 |
-Assassinat
du Prince Louis Rwagasore, Chef du parti UPRONA et
Premier ministre (13-10-1961). |
-Cest
ladministration coloniale belge qui est perçue
comme responsable de cet assassinat. Lon affirme
même que lassassinat de Rwagasore fut décidé par
le Vice-gouverneur général Jean-Paul Harroy, le
Président du PDC Jean-Baptiste Ntidendereza et le
Résident de lUrundi Scheyven immédiatement après
la publication des résultats électoraux du 18 septembre
1961. -Règlement de compte entre Batare et Bezi. |
-Règlement de compte entre Batare et Bezi. |
1962 |
-Assassinat
de quatre syndicalistes chrétiens hutu (Jean Nduwabike,
Séverin Ndinzurwaha, Basile Ntawumenyakaziri et André
Baruvura) proches du PP (07-01-1962 pour le premier et
14-01-1962 pour les trois autres). -Assassinat, par un enterrement vivant, de Mathias Miburo, Hutu, bourgmestre de Muramba en province de Muyinga (mi-1962). |
-Indifférence
de lopinion tutsi vis-à-vis de cet événement -Indifférence de lopinion tutsi vis-à-vis de cet événement |
-Forfait
commis par la JNR, mouvement de jeunesse intégré à
lUPRONA mais manipulé par le groupe Casablanca
contre lélite hutu. -Forfait commis par la JNR, mouvement de jeunesse intégré à lUPRONA mais manipulé par le groupe Casablanca contre lélite hutu. |
1964 |
-Mort, par balle, de Mgr Gabriel Gihimbare (Hutu, Aumônier général de larmée burundaise récemment nommé par le Saint Siège comme Evêque coadjuteur de Mgr Antoine Grauls à larchevêché de Gitega), dans un bivouac militaire à Kirundo dans la nuit du 13-12-1964. | -Mgr Gihimbare faisait une tournée des camps militaires pour dire adieu aux soldats avant de prendre ses nouvelles fonctions. Arrivé à Kirundo où les Commandos de Gitega étaient en campagne militaire de protection de la frontière burundo-rwandaise, il fut abattu à lentrée du bivouac par la sentinelle. Dans une note explicative de ces faits publiée à lépoque dans Ndongozi yUburundi par le Commandant Paul Rusiga, celui-ci plaide en faveur dun accident. Il dit notamment que Gihimbare, grand chasseur, sest approché du bivouac la nuit en tirant plusieurs fois sur du gibier et la sentinelle crut que le bivouac était attaqué | -Elimination délibérée de cette personnalité hutu juste après sa nomination par le Saint Siège comme successeur de Mgr Antoine Grauls à larchevêché de Gitega. |
1965 |
-Assassinat
du Premier ministre hutu Pierre Ngendandumwe (15-01-1965) -Attaque du palais royal à Bujumbura dans la nuit du 18 au 19 octobre 1965 par des éléments de larmée et de la gendarmerie en mutinerie. Presque simultanément, massacre de paysans tutsi par de paysans hutu révoltés à Busangana en province de Muramvya (dont Paul Mirerekano est originaire). -Intervention de larmée loyaliste : neutralisation de lattaque du palais, chasse aux officiers et sous-officiers hutu, chasse aux parle-mentaires hutu, chasse aux leaders du PP, chasse aux commerçants hutu, massacre systématique des Hutu dans Busangana et communes environnantes. |
-Cest
un forfait de la CIA puisque le tueur à gage est un
agent (un réfugié rwandais tutsi, travaillant au
service de comptabilité) de lAmbassade
américaine. -Tentative pour les Hutu de renverser la monarchie. Cette tentative de prise du pouvoir saccompagnait de lextermination des Tutsi selon le modèle rwandais de 1959. |
-Elimination
délibérée dun grand leader hutu :
lassassin est un tutsi réfugié rwandais ; les
comman-ditaires burundais, bien identifiés, étaient
jaloux de la considération de Ngendandumwe tant auprès
du Roi que de la population. -Répression démesurée sans chercher à identifier les responsables de la mutinerie militaire de Bujumbura et de la révolte paysanne de Busangana : refus délibéré de tout traitement judiciaire transparent de ces événements. -Motif inavoué par les Tutsi : casser les Hutu politiquement et économiquement. |
1969 |
-Exécution de plusieurs dizaines de personnalités hutu civiles et militaires. | -Préparation dun coup dEtat qui sinscrit dans le processus de prise du pouvoir accompagnée de lextermination des Tutsi selon le modèle rwandais de 1959. | -Pure invention de complot de la part du pouvoir tutsi pour pouvoir exécuter officiers, sous-officiers, hommes de troupes, politiciens et intellectuels hutu après une parodie judiciaire à huit clos selon le "plan Simbananiye dextermination des Hutu". |
1971 et 1972 |
-Arrestation et procès de hautes personnalités tutsi (essentielle-ment Banyaruguru, civiles et mili-taires) accusées davoir préparé un coup dEtat. Sur pressions internes et externes, la grâce présidentielle fut accordée à tous les condamnés. Tout ceci sest produit entre début-juillet 1971 et fin-janvier 1972. | -Pour les
Hima, il y a eu complot contre la sûreté de
lEtat. -Pour les Banyaruguru, cest une invention de complot pour pouvoir éliminer ces personnalités civiles et militaires après une parodie judiciaire très médiatisée. -Motif inavoué par les Hima : écarter le groupe Banyaruguru du pouvoir. |
-Sagissant de prévenus tutsi, il y a procès public dailleurs fort médiatisé. En plus, la grâce présidentielle accordée aux condamnés manifeste une justice à "deux poids, deux mesures" en fonction des ethnies. |
1972 et 1973 |
-Eclatement
dune rébellion paysanne dans la province de Bururi
(Rumonge, Nyanza-Lac, Vugizo, Martyazo,
) et
dune mutinerie militaire à Bujumbura. -Assassinat de lex-roi Ntare V. -Répression et chasse aux Hutu sur toute létendue du pays par larmée, ladministration territoriale et la JRR. |
-Tentative de prise du pouvoir par les Hutu accompagnée de lextermination des Tutsi dautant plus que la tentative débuta par des tueries systématiques dirigées contre les Tutsi du Sud du pays. | -Application
par les Tutsi du "plan Simbananiye
dextermination des Hutu" caractérisé
par : provocation des Hutu par des Tutsi, révolte
subséquente des Hutu, puis répression démesurée par
les forces armées, les services de sécurité et les
milices du parti UPRONA. -Résultat: 300.000 morts, un vrai génocide qui emporta toute lélite hutu. |
1976 à 1987 |
-Barrage
quasi intégral contre les Hutu à lentrée de
lenseignement secondaire, supérieur et
universitaire. -Barrage quasi intégral contre les Hutu à lentrée de larmée. -Restriction daccès pour les Hutu aux emplois publics et para-publics. |
-Pour les
Tutsi, les Hutu sauto-excluent du système
éducatif car ils accordent peu dimportance à
lenseignement. -Ils sauto-excluent aussi des appels de recrutement annuellement lancés par larmée. -En ce qui concerne laccès à lemploi, les Hutu nont pas les compétences et expériences requises. |
-Pour les
Hutu, il sagit dun "génocide
intellectuel", cest-à-dire exclusion quasi
totale et délibérée à tous les niveaux de formation
entraînant elle-même limpossibilité
daccéder au marché du travail. -Aussi, il y a exclusion délibérée des Hutu à larmée. |
1988 |
-Eclatement
le 15 août 1988 dune révolte hutu répondant à
des provocations de Tutsi dont le commerçant Révérien
Harushingoro qui tira des coups de feu à bout portant
dans une foule de paysans faisant plusieurs morts et
blessés au marché de Ntega dans la province de Kirundo.
La famille du commerçant y a aussi perdu la vie ainsi
que dautres Tutsi. -Intervention de larmée avec massacre systématique des Hutu dans la commune de Ntega (province de Kirundo), dans la commune de Marangara (province de Ngozi) et dans les communes environnantes (Vumbi-Bukuba, Kiremba, Busoni et Bugabira). Ces opérations militaires ont été précédées par lévacuation de tous les Tutsi pour permettre lintervention de mitrailleuses héliportées et le lancement de bombes au napalm sur toutes les habitations. -Persécution sur tout le territoire national de tout intellectuel originaire de la région de Ntega-Marangara : arrestations arbitraires dont certaines suivies dexécutions, de tortures, de détentions prolongées sans condamnations, etc. |
-Pour les Tutsi, il sagit dun massacre organisé par le PALIPEHUTU contre les Tutsi de Ntega-Marangara à partir dune de ses bases étrangères. | -Pour les Hutu : réédition du "plan Simbananiye dextermination des Hutu". Mais la mobilisation de lopinion internationale, notamment par la "lettre ouverte au Président de la République" permit dempêcher lextension de la chasse aux Hutu dans tout le pays. |
1990 |
-Mort, dans la prison dUkonga à Dar-Es-Salaam, de Rémi Gahutu, Président-fondateur du PALIPEHUTU, le 17-08-1990. | -Indifférence de lopinion tutsi vis-à-vis de cet événement. | -Assassinat
par empoisonnement commandité par la sûreté burundaise
avec la complicité de certains Tanzaniens. La mission ad
hoc en Tanzanie aurait été menée par le
lieutenant-colonel Jean-Claude Ndiyo. -Par ailleurs, en date du 25-07-1990, les membres du PALIPEHUTU de lintérieur du Burundi avaient adressé une lettre à Sa Sainteté le Pape Jean-Paul II lui demandant dintervenir, lors de sa visite pontificale au Burundi (du 05 au 07 -09-1990), en faveur dune recherche de solutions véritables au problème ethnico-politique du pays. Cet appel à la médiation du Saint Père aurait vexé le pouvoir hégémonique de la minorité tutsi De même, celui-ci redoutait que la visite du Pape à Dar-Es-Salaam nentraîne lélargissement de Rémi Gahutu. |
1991 |
-Attaques, en
novembre 1991, dans les provinces de Cibitoke, de Bubanza
et de Kayanza ainsi que dans la ville de Bujumbura par
des éléments non identifiés formellement, faute
dun traitement judiciaire transparent. -Intervention de larmée : nombreuses arrestations, exécutions extra-judiciaires et tortures à Bujumbura, Bubanza, Cibitoke, Kayanza et Ngozi. -Une mission denquête menée en décembre 1991 par un groupe dONGs (une allemande, une belge et une néerlandaise) affirme que "tout semble indiquer que le PALIPEHUTU soit à lorigine de ces événements" mais nexclut pas "la possibilité dune manipulation par certains services burundais" (Brigitte Erler et Filip Reyntjens, 1992). Lenquête indique par ailleurs que les attaques ont fait très peu de victimes parmi les militaires car dès le début daffrontements, les assaillants se dispersaient et battaient en retraite. Peu de victimes aussi du côté des civils tutsi car les Tutsi ont été mis en sécurité soit par la population hutu au début des attaques soit par les militaires au moment de la répression. Les milliers de victimes (trois mille au moins, presque exclusivement hutu, selon le rapport de lenquête), sont le fait de la répression démesurée de larmée. |
-Le PALIPEHUTU a attaqué et opéré des massacres de Tutsi dans Cibitoke, Bubanza, et dans certains quartiers de la ville de Bujumbura ; ceci dans le but de saboter la politique de rapatriement des réfugiés et le référendum constitutionnel du 9 mars 1992. | -Profitant du
moindre prétexte pour exterminer les Hutu, massacres
(par larmée) de plusieurs milliers de Hutu qui
navaient rien à voir avec ces attaques. -Lon pense que ces attaques avaient pour but de torpiller la rencontre prévue pour le 23 novembre 1991 entre le Président Buyoya et la direction du PALIPEHUTU à Paris. Il est dès lors possible quune branche dissidente du PALIPEHUTU ait lancé ces attaques ; mais il est possible aussi que celles-ci soient luvre dirréductibles tutsi dans lentourage même du Président Buyoya. |
1993 |
-Fin octobre,
assassinat par des éléments de larmée de
nombreux élus de juin 1993 : le Président de la
République (Hutu), le Président et le Vice-président
de lAssemblée nationale (respectivement Hutu et
Tutsi) et autres personnalités importantes de
lEtat. -Massacre de paysans tutsi par de paysans hutu révoltés. -Affrontements interethniques dans certaines écoles. -Intervention de larmée : massacres systématiques des Hutu dans des zones bien ciblées un peu partout dans le pays, chaque fois après évacuation des Tutsi. |
-En premier
temps, tous les corps de larmée et de la
gendarmerie sont réputés ralliés au coup (communiqué
radiodiffusé par les putschistes). En second temps, le
coup est déclaré être un geste irresponsable dun
groupe de mutins qui a rendu toutes les forces armées
inopérantes ; ce qui a empêché celles-ci de
sauver les institutions menacées par les soldats mutins
(autre communiqué radiodiffusé par les putschistes). -Larmée est ensuite intervenue pour sauver et protéger la minorité tutsi en passe dêtre exterminée par les Hutu. |
-Refus, une
fois de plus, de lalternance du pouvoir ou tout
simplement de la démocratie par la nomenklatura tutsi,
notamment dêtre gouvernée par un président hutu. -La révolte des Hutu a pour cause lassassinat de leurs élus et la peur dune récidive du génocide de 1972. |
1994 et 1995 |
-A partir de
janvier 1994, une série dopérations violentes
dites "villes mortes" à Bujumbura (et dans
quelques villes de lintérieur) à
linitiative de milices tutsi encadrées par des
partis de lopposition : arrêt des activités et
lynchage des Hutu surpris sur la voie publique et sur les
lieux de travail ; tout ceci sous lil
bienveillant de larmée et de la gendarmerie. -Ces opérations, préludes des purifications ethniques des villes notamment de Bujumbura, sont luvre de milices baptisées dès décembre 1993 : "sans défaites" au Bwiza, "sans échecs" à Ngagara, "ninja et sans culottes" à Cibitoke, "niga et sans erreurs" à Musaga, "sans erreurs" à Rohero et "sans esprit" à Nyakabiga. -Epuration ethnique progressive des villes, spécialement de Bujumbura, dès le début de 1994 par le biais de tueries ciblées sur les quartiers à purifier entraînant elles-mêmes lexode des Hutu rescapés. Sur les 9 zones de la mairie de Bujumbura, 7 sont transformées en tutsilands et 2 (Kamenge et Kinama) en hutulands; ces deux zones seront pour cela continuellement harcelées par les forces armées et les forces de police notamment sous couvert dopérations de désarmement de la population comme au début de mars 1994, où le chef dEtat-major de la gendarmerie Epitace Bayaganakandi outrepassa lordre du Président de la République (qui avait ordonné de désarmer les civils de Nyakabiga où crépitaient des armes automatiques tous les soirs) pour soccuper du hutuland de Kamenge. Des opérations de ce genre ont été répétées en avril-mai 1994, en juin-juillet 1995, à Kamenge, Kinama, Kanyosha et Gasenyi. -Emergence spontanée de résistants hutu armés ; combats rangés à larme légère entre larmée et les résistants ; assauts répétés à larme lourde jusquà la destruction totale de Kamenge. -Développement dune guérilla à dominante hutu polarisée autour du Conseil national pour la défense de la démocratie (CNDD) et des Forces pour la Défense de la démocratie (FDD). -Epuration ethnique de lUniversité: fuite de 450 étudiants hutu le 15 mars 1994 et massacre du reste (y compris les professeurs hutu) surtout en juin 1995. -Epuration ethnique de certaines écoles secondaires. -Assassinats ciblés sur des personnalités politiques et administratives : une récompense de 100.000 FBU est à la disposition de quiconque (y compris le personnel médical!) tue un agent de cadre hutu -Une série de massacres systématiques perpétrés par larmée sur des Hutu à lintérieur du pays et accompagnés de pillages, dincendies des maisons et de destructions de récoltes, y compris celles encore sur pied. |
-Pour les
"villes mortes" et les meurtres qui les
accompagnent : lobjectif est dobliger le
FRODEBU à partager le pouvoir dans le cadre des
négociations Kigobe I et Kigobe II. -Pour la purification ethnique urbaine, lobjectif est de limiter le phénomène dinfiltrations des résistants hutu armés. -Pour Kamenge, essais de désarmement des résistants et destruction à larme lourde de ce symbole de résistance hutu. |
-Premier
objectif de ces violences : capitalisation et
achèvement progressifs du putsch sanglant du 21 octobre
1993. La poursuite sanglante de ce putsch sur plusieurs
années est en effet appelé "putsch rampant". -Deuxième objectif de ces violences : détruire tout le potentiel intellectuel et économique des Hutu. |
1996 à 1999 |
-Achèvement
du putsch rampant qui ramène Buyoya au pouvoir le 25
juillet 1996. -Arrêt des "villes mortes" et diminution de la terreur urbaine : les milices tutsi sont intégrées dans larmée qui elle-même absorbe la gendarmerie. -Renforcement du regroupement des Tutsi dans les "centres de déplacés". -Création des "camps de regroupement" pour paysans hutu (selon lappellation tutsi) qui sont des "camps de concentration de type NAZI" (selon lappellation hutu) ou des "camps de regroupement forcé" (selon lappellation de la presse internationale, lAFP notamment, 18 juillet 1997). -Développement de la guerre civile. |
-La raison
dêtre des "villes mortes" et de la
grande terreur urbaine ayant disparu suite à la
récupération intégrale du pouvoir, les milices tutsi
doivent désormais participer à la lutte contre la
rébellion hutu ; doù leur intégration à
larmée. -Pour le renforcement des "centres de déplacés", il sagit de mieux protéger les Tutsi contre la rébellion hutu. -Pour les "camps de regroupement", cest la seule façon disoler les populations hutu des rebelles hutu. |
-Les
"villes mortes" ont disparu car les Tutsi ont
entièrement récupéré le pouvoir. -Les "centres de déplacés" tutsi servent dargument au régime Buyoya pour solliciter lappui diplomatique ainsi que laide humanitaire et financière. -Les "camps de concentration" hutu servent à contrôler les Hutu et à les exterminer à petit feu par sous-alimentation, épidémies, manque de soins, etc. Il sagit dun "génocide à compte-gouttes" pour utiliser lexpression de Paulo Sergio Pinheiro, rapporteur spécial des Nations Unies sur les droits de lHomme au burundi en 1995-1996. |
2.2. La perception et la présentation du conflit par lélite tutsi | MENU
Du côté tutsi, le rapport des forces issu de lhéritage colonial du pouvoir na cessé jusquici de rester significativement à son avantage. Ainsi, sa perception et sa présentation du conflit sont intimement liées à cette réalité dont lévolution montre deux phases : la phase doccultation systématique et la phase de reconnaissance brutale du conflit.
2.2.1. Loccultation systématique du conflit (1962-1988) | MENU
Dans une première phase (1962-1988), la stratégie tutsi consiste à nier catégoriquement lexistence dun lien quelconque entre la tragédie cyclique du Burundi et la répartition inéquitable du pouvoir entre les ethnies. Dailleurs, tout au long de cette période, la négation publique de lexistence même des ethnies est une idéologie tellement importante quon ne lésine pas sur les moyens pour lui assurer urbi et orbi une assise théorique. Affirmer linexistence des identités ethniques est pour la minorité hégémonique dextraction tutsi le moyen le plus commode de nier son monopole pourtant évident sur le pouvoir politique, économique et culturel.
Pour expliquer alors les crises ethnico-politiques du pays, lon fit systématiquement le procès dun facteur exogène (limpérialisme du pouvoir colonial et des missions chrétiennes), qui a sûrement contribué à lintrusion de lethnisme dans la gestion de lEtat notamment au Rwanda et au Burundi. Mais le clivage endogène, pourtant apparent dans la littérature orale (contes, dictons, devinettes), indéniablement pré-coloniale, est purement éludé. Cest ainsi que les thèses de doctorat et les mémoires de licence sur la question réalisés par les Tutsi dans cette période défendent systématiquement ce point de vue.
Ils sinsurgent dabord contre le "mythe ethnique" (en particulier le "mythe dune origine hamitique des Tutsi") qui, daprès eux, aurait été créé de toute pièce par la colonisation européenne, surtout belge, en confondant de "simples catégories sociales" du pays avec les "graves caricatures ethniques" twa, hutu et tutsi. Ils affirment donc clairement quavant la pénétration européenne, le fait ethnique nexistait pas dans la conscience collective de tous les peuples des royaumes inter-lacustres. Prenant lexemple du royaume Buganda, Joseph Gahama affirme que "les missionnaires sefforcèrent de flatter les dirigeants en leur faisant croire que leur origine était différente de celle de leurs sujets".
Ils sinsurgent ensuite contre lhypothèse classique dune mise en place des différents types de population par vagues de migrations successives à lintérieur du Cercle des Grands Lacs. En guise dalternative, Emile Mworoha suggère une existence originelle simultanée (création spontanée?), au sein du peuplement inter-lacustre, de plusieurs "variétés" économiquement spécialisées et complémentaires (chasseurs, agriculteurs et éleveurs) dont les quelques différences somatiques, daprès lhypothèse de M. Posnansky quil cite confortablement, seraient tout simplement dues à des facteurs sociaux et alimentaires. "On peut penser, dit Posnansky à propos du royaume Nkore, que les fortes différences physiques remarquées entre les Bahima (les éleveurs) et les Baïru (les agriculteurs) sont dues à des facteurs sociaux et nutritionnels sans quon soit obligé dinvoquer la migration dun peuple depuis la corne de lAfrique. Utilisant surtout une nourriture à forte dose de protéines et préférant du point de vue social de leur mariage des personnes aux caractères physiques déterminés, il est probable que la sélection sociale et naturelle a provoqué des différences physiques qui sont tellement apparentes".
Et pour conforter son point de vue anti-migratoire, Emile Mworoha avance un processus de mutation spontanée qui expliquerait la genèse de système féodal. Il cite dabord une hypothèse de D.W. Cohen selon laquelle un "inventeur" de la royauté aurait, à loccasion dune crise, jailli de lintérieur des clans et réussi, soit en imposant sa force soit en manipulant les coalitions, à établir un pouvoir supra-clanique au Nord-Est de lUganda. Il applique ensuite ce processus génétique aux cas du Rwanda et du Burundi en énumérant une série de légendes, puisées dans la mythologie orale, qui attribuent aux Bami une origine divine.
En définitive, cette formidable mobilisation intellectuelle de lélite tutsi visait un objectif précis : le contrôle de lopinion internationale à son avantage car, un ethnisme délibérément érigé en système de gouvernement ne pouvait durablement fonctionner sans abuser les acteurs internationaux dont le Burundi dépend très largement, notamment sur le plan financier.
L "Ecole historiographique burundo-française" créée à cette fin dès 1965 est parvenue effectivement à ancrer cette mascarade politico-idéologique dans lopinion publique internationale. Cette école est luvre de lhistorien français Jean-Pierre Chrétien, professeur à lUniversité du Burundi depuis 1965 et aujourdhui directeur de recherche au Centre national de recherche scientifique à Paris. Sa contribution à la connaissance scientifique de lhistoire du Burundi est incontestable. Mais, son école est contestée, notamment par Roger Botte, Filip Reyntjens et René Lemarchand, pour son diagnostic du conflit ethnique du Burundi contemporain auquel il a consacré plusieurs articles dans des ouvrages collectifs ou dans des revues spécialisées et énormément de communications dans les médias aussi bien burundais queuropéens. Très proche du discours officiel en la matière, ce diagnostic "a incontestablement conforté la position hégémonique des élites au pouvoir et na guère servi les intérêts des masses barundi (Hutu et Tutsi) encore moins ceux des chercheurs en sciences sociales désireux de sinstruire objectivement des réalités socio-politiques du Burundi". Cette école fut ensuite prise en relais par le "Centre de civilisation burundaise" créé à Bujumbura en 1978. Ce centre fut lui-même rebaptisé "Institut Rwagasore" en 1988 par le Président Pierre Buyoya pour en faire un "cadre déducation et de débat politique pour le parti et lEtat (...) soit pour apprendre lhistoire du parti UPRONA et ses textes fondamentaux, soit pour débattre de la problématique de la démocratie au sein dun parti unique".
Tout en niant donc lexistence et lantagonisme des ethnies, un seul aspect de la question ethnique est cependant admis : le caractère potentiellement contagieux de la révolution rwandaise de 1959. En effet la prise du pouvoir par lélite hutu du Rwanda a suscité demblée chez les Tutsi du Burundi lobsession de se voir un jour balayés par une tourmente révolutionnaire à la rwandaise. En conséquence pour les plus radicaux dentre eux, tous les moyens sont bons pour préserver le Burundi dune telle contagion.
2.2.2. La reconnaissance brutale du conflit (depuis 1988) | MENU
La deuxième phase de la perception tutsi est tributaire dune certaine perplexité des partenaires étrangers vis-à-vis de cette mascarade politico-idéologique. Suite à la crise maximale de 1972, le protagoniste tutsi perdit en effet, sans sen apercevoir immédiatement, le credo international quasi-automatique dont bénéficiait jusque-là sa présentation fallacieuse de la dérive ethnico-politique du Burundi. Et pourtant, lors de son départ précipité de Bujumbura en protestation contre le génocide de 1972, le Chanoine A. Picard avait très clairement prévenu le Président Micombero sur ce sujet. "Monsieur le Président, ( ) Jai honte! Jai honte de vous avoir entendu dire dans votre message du 8 mai, que lattitude sympathique des Etrangers prouvait que vous défendiez une cause juste. Non, Monsieur le Président! Vous vous êtes trompé! Les Etrangers napprouvent pas les sauvageries des tortionnaires gouvernementaux, pas plus quils ne pouvaient approuver les crimes des rebelles. Cela, nous le crierons à la face du monde de toutes nos forces, à la mesure de nos moyens".
Le protagoniste tutsi ne put donc se rendre compte du changement intervenu dans lattitude de lopinion internationale quen septembre 1988, à la fin des massacres de Ntega-Marangara, car la version présentée par le Président Buyoya ne fut guère acceptée, les yeux fermés et les bouches closes comme celui-ci lespérait, par les diplomates accrédités à Bujumbura. Ce fut, pour reprendre la formule percutante de Mgr Simon Ntamwana, "un court-circuit qui provoqua la révision du tout au tout". Ainsi, lhypocrisie officielle sur les ethnies a vécu
Depuis lors, les ethnies sont officiellement reconnues par tous. Mais cette reconnaissance requiert pour lélite tutsi la production de mascarades politico-idéologiques de substitution. A lheure actuelle, deux sont déjà en circulation dans lopinion publique internationale.
La première mascarade politico-idéologique de substitution récemment exhibée par le protagoniste concerné (en loccurrence le Président Pierre Buyoya) est non seulement la survie physique de la minorité tutsi, mais aussi et surtout sa survie politique et économique vis-à-vis dune "dictature ethnique" quexerceraient les Hutu si le changement politique au Burundi consacrait comme ailleurs le principe de "un homme égale une voix de vote". Lon conçoit dès lors que du côté tutsi, tout est bon qui puisse empêcher lavènement dun système électoral au suffrage universel quon qualifie de "vote ethnique" ou de "recensement ethnique".
L "étude dun système institutionnel adapté au Burundi", commandée en 1996 par la Fondation (de Pierre Buyoya) pour lUnité, la Paix et la Démocratie, saligne précisément sur ce point de vue dans sa proposition sur le mode de désignation du Président de la République. "Dans létat actuel des choses, un candidat tutsi aussi valable soit-il naurait aucune chance dêtre élu. Les Tutsi seraient exclus, par le jeu de ce mode délection (le suffrage universel direct), de la compétition pour laccession au poste politique le plus prestigieux et le plus important. ( ) Mais pour rester dans la logique démocratique, le Président de la République devrait être élu par le Parlement. Les membres du Parlement, élus par le peuple (directement ou indirectement), pour le représenter dans lexercice de la fonction législative, sont les plus dignes de confiance pour le représenter à ce niveau".
Et comme dhabitude, la diffusion dune telle idéologie est sous-tendue par une série de contrevérités dont nous donnons ici un exemple de taille : linterprétation du résultat de lélection présidentielle de juin 1993. A ce sujet, il est en effet très regrettable de voir Pierre Buyoya affirmer sans vergogne quil perdu cette élection tout simplement parce quil navait pas lethnie quil fallait, et omettre superbement les vraies raisons de son échec électoral comme la très longue gestion chaotique du pays par son parti UPRONA et surtout les massacres de Ntega-Marangara (1988) ainsi que les massacres de Cibitoke-Bubanza-Bujumbura (1991) réalisés par les forces armées sous sa propre magistrature suprême.
La deuxième mascarade politico-idéologique de substitution est singulièrement surprenante car son adoption aujourdhui contraste très violemment avec le rejet catégorique de celle-ci par lélite tutsi au cours des années 1962-1988 : cest "le mythe de lorigine hamitique des Tutsi".
Lon se doutait depuis un certain temps de lexistence dune démarche diplomatique très discrète allant dans le sens dune sensibilisation des organisations juives mondiales et de lEtat hébreux sur une consanguinité et une culture commune entre les Juifs et les Tutsi. Le doute vient dêtre dissipé grâce à une conférence initiatique tenue à Louvain-la-Neuve (Hôtel Mercure de Lauzelle) le 10 octobre 1999 par une organisation tutsi dénommée "Institut de Havila" sur le thème de "la prophétie du "bâton" qui est celle du retour de la mémoire perdue des peuples hébraïques de Havila (la région des Grands Lacs ( ), une véritable liturgie du souvenir telle que la vivaient quotidiennement les Batutsi du temps de Rwabugiri".
Selon les principaux responsables de lorganisation (Monsieur Jean Bwejeri, Maître Matthias Niyonzima, Capitaine Richard-Delvaux Ciramunda et Monsieur Gaspard Kirombo), apparemment dobédience PARENA (Parti pour le redressement national) dont ils louangent abondamment le Président-fondateur Jean-Baptiste Bagaza, lobjectif de linstitution Havila est "de restituer et de faire revivre la mémoire perdue des douze codes hébraïques qui ont caractérisé, depuis des millénaires, la civilisation des peuples kushitiques de lAbyssinie méridionale (Rwanda, Burundi, Buha, Ankole, Buhavu, etc.) établis aux confins des sources sacrées du Nil Blanc et gardiens des mines du Roi Salomon".
Mais derrière cette façade culturelle, se cache en réalité un effort de mobilisation politique et géostratégique de tous les peuples africains dapparence tutsi : Peuls du Sahel ; Ethiopiens, Somaliens, Erythréens de lAbyssinie et de la Corne de lAfrique ; et autres variétés tutsi de lAfrique centre-orientale. Lon insiste beaucoup effectivement, dans le compte rendu précité, -(1) sur "la connexion mémorielle des peuples shebatiques du Nil Blanc : Havila (Grands-Lacs) et du Nil Bleu : Guihon (Ethiopie, Somalie, Erythrée, Ogaden, Ghana, Nigeria, etc.), cest-à-dire les peuples qui revendiquent lhéritage africain de la Reine de Saba et du Roi Salomon", -(2) sur "lintervention politique et diplomatique pour les questions relatives au destin des peuples de Havila", -(3) sur "un observatoire de la situation sécuritaire et stratégique que vivent les peuples shebatiques de Havila" et -(4) sur cette ultime recommandation "davoir lil rivé sur les contradictions de lhistoire présente, faites de crise transitionnelle, daffrontements armés et de continuation de la Shoah".
Il faut donc conclure que cette démarche nest pas une aventure isolée. "A la veille du troisième millénaire, affirment les responsables précités, la réunification physique des tribus perdues de Havila, de Guihon et du Fouta Djalon sera célébrée par le gigantesque festival dAGULERI dans lIgboland, qui aura lieu pendant 10 jours, du dimanche 24 octobre au mardi 2 novembre, cest-à-dire dans la période désignée par les textes bibliques pour la tenue de la Soukkot-Umuganuro, qui est la fête centrale des peuples hébraïques depuis la sortie de lesclavage dEgypte. Organisé par la Coordination continentale de lAfrican Hebrew Organization et du KSSF (King Salomon Sephrardic Federation, ce festival prophétique de Sukkot-Umuganuro réunira les ressortissants des 34 royaumes post-Zagwe autour dune même célébration matérielle de lancienne Alliance hébraïque. Pour la première fois depuis la destruction du Temple de Salomon, et cette fois-ci, aux confins occidentales des possessions de la Reine Saba, les délégations venues de Havila, de Guihon, et de la diaspora juive rassemblée dans le Groupe industriel "RIVKIN TECHNOLOGY", les Enfants de lArche, perdus dans Guihon, dans Havila, et autour du Fouta Djalon, célébreront ce qui leur reste des mystères des Tabots".
2.3. La perception et la présentation du conflit par lélite hutu | MENU
Du côté hutu, le syndrome ethnico-politique du conflit, à savoir la ségrégation ethnique (y compris lélimination physique des concurrents réels ou potentiels) dans lexercice du pouvoir dEtat est très clairement affirmé dans lanalyse du développement postcolonial du conflit burundais.
Ainsi, daprès les Hutu, lobjectif des régimes militaires tutsi qui consiste à exclure toute participation de la majeure composante du peuple burundais à la conception et au pilotage de son destin sest concrétisé suivant trois axes de réalisation.
Déploiement dun dispositif de provocation-répression chargé dentretenir en permanence un climat déprimant de suspicion et de peur : incarcérations légalement injustifiées, tortures et même assassinats de syndicalistes, délites politico-administratives, de commerçants, de religieux, détudiants, de lycéens, décoliers dont lattribut commun est lappartenance à lethnie hutu. Cette violence nest jamais traitée par la justice burundaise.
Désinformation systématique et violence psychologique (ridiculisation, diabolisation, déshumanisation, ) dans tous les espaces médiatiques (radio, télévision, presse écrite et meetings hebdomadaires obligatoires du parti unique UPRONA).
Même le haut clergé de lEglise catholique, autorité morale la plus influente du pays, a été pris longtemps au piège car son bimensuel Ndongozi yUburundi ne sest pas significativement démarqué du discours officiel sur la question du pouvoir exercé totalement et brutalement par une petite minorité dextraction tutsi.
Et il y a pire. Il y a dabord les homélies partisanes de Mgrs André Makarakiza et Michel Ntuyahaga sur les événements de 1972. Il y a ensuite les homélies également partisanes de Mgr Bernard Bududira sur le PALIPEHUTU en 1992. Il y a aussi la "lettre ouverte à la Hiérarchie catholique du Burundi", écrite en janvier 1994 par plus de 70 chrétiens burundais vivant dans différents pays (Allemagne, Belgique, Burundi, France, Italie et Suisse), indiquant que le Haut clergé catholique du Burundi est laxiste à légard des prêtres tutsi qui, non seulement relaient les discours mensongers de lélite politico-militaire tutsi, mais utilisent le prestige de la "Conférence épiscopale" pour faire passer ceux-ci dans les organes de presse occidentale. Ainsi en novembre 1993, deux abbés (Adrien Ntabona et Simon Ruragaragaza) ont lancé délibérément et en toute impunité lopinion occidentale sur une fausse piste, et cela au nom de la Conférence épiscopale, en affirmant sans vergogne que "les Hutu perpétrèrent sur les Tutsi un génocide sélectif" ou encore que "lintervention des militaires (en clair : leur déferlement sauvage sur les quartiers populaires des villes ou sur des collines bien ciblées des campagnes) nétait destinée quà ramener le calme là où elle était appelée de façon pressante". Mais le cas le plus scandaleux du sérail catholique du Burundi aura été celui du frère dominicain Déo Niyonzima, bien connu pour avoir monté en 1993 la fédération des milices tutsi appelée "Solidarité jeunesse pour la défense des droits des monorités" (SOJEDEM) et qui garda plusieurs années son statut ecclésiastique sans se faire rappeler à lordre par sa hiérarchie.
Au fur et à mesure que son exclusion et sa persécution se précisaient, lélite hutu essaya dy faire face en recourant discrètement, comme lélite tutsi, à des procédés identitaires. Ainsi naquit, au sein des élites burundaises, un engrenage implacable de crispations ethniques fondé pour les Tutsi sur le pouvoir sans partage à conserver intact et pour les Hutu sur la juste participation politique à conquérir.
Des initiatives à charge de quelques éléments de lélite hutu, du fait dune conscientisation qui se voulait hâtive tout en demeurant clandestine, ont été maladroites : violences de Muramvya en octobre 1965 et violences de Bururi en avril-mai 1972. Elles ont donné au pouvoir tutsi les opportunités attendues de réaliser sur lensemble du pays un génocide sélectif répété qui, depuis la crise maximale de 1972, a creusé un gouffre entre les deux communautés : 300.000 morts en avril-mai 1972 et à peu près 300.000 exilés sur une population totale de 3,7 millions dhabitants.
Cest cette année en effet que la purification ethnique de larmée, déjà réalisée précédemment (1965 et 1969) au niveau des officiers, fut étendue au niveau des sous officiers et des hommes de troupes. Cest également cette année que les élites hutu furent éliminées depuis les ministres jusquaux instituteurs et écoliers en passant par tous les paliers possibles et imaginables : agents de ladministration centrale, de ladministration territoriale, dentreprises publiques et privées, nombreux prêtres et autres religieux catholiques, pasteurs protestants, artisans, petits commerçants, etc.
Cest aussi en 1972 que lon prit conscience de la réalité dun plan dextermination/égalisation de lethnie hutu élaboré quelques années auparavant par les ministres André Muhirwa et Arthémon Simbananiye. Ce plan vise à littéralement égaliser les deux ethnies sur le plan démographique, cest-à-dire à couper ce qui dépasse dans lethnie hutu, en commençant par les Hutu instruits. Ce plan-génocide, appelé "plan Arthémon Simbananiye dextermination des Hutu" fut découvert et officiellement dénoncé à titre préventif par le ministre de linformation Martin Ndayahoze auprès du Président Micombero en 1968. Mais cette démarche préventive fut vaine car lon sait que le plan fut rigoureusement appliqué quatre ans plus tard (1972) ; et Martin Ndayahoze en fut lui-même une des premières victimes.
Cest enfin à partir de 1972 que la ségrégation ethnique a été fermement organisée au sein du système éducatif burundais contre les nouvelles générations jusquà érection de facultés universitaires exclusivement réservées aux Tutsi : "génocide intellectuel". Faut-il illustrer ceci par un exemple? La faculté de droit est depuis lors discrètement interdite aux Hutu avec pour conséquence la purification ethnique de la magistrature judiciaire et du barreau du Burundi. Ainsi tout crime, même de sang, de guerre ou contre lhumanité, commis en cachette ou au grand jour par un Tutsi sur un ou plusieurs membres de lethnie hutu na aucune chance dêtre poursuivie : le Burundi est pour cela un paradis de limpunité pour les crimes de génocide et autres crimes contre lhumanité.
3. Les thèses de légitimation respective dans le développement structurel de la violence politique | MENU
Comme nous lavons laissé entrevoir dans les lignes qui précèdent, lattitude de lélite tutsi dans ce conflit est fondée sur le pouvoir absolu à préserver, par la ruse sinon par la violence, de tout partage démocratique ; tandis que lattitude de lélite hutu est motivée par sa juste participation politique à conquérir, y compris par la violence si nécessaire. Cest pourquoi deux thèses de légitimation saffrontent dans larène de mobilisation respective des troupes. Dune part, côté tutsi, il y a la thèse du "péril hutu" (traduction dune aversion du partage démocratique du pouvoir et dune peur obsessionnelle du changement politique par le biais dune révolution sociale) dont il faut à tout prix se prémunir ; et dautre part, côté hutu, il y a la thèse de lexclusion dune immense majorité de la population allant jusquaux "génocides sélectifs" en passant par la "confiscation cynique du pouvoir". Linteraction des deux thèses dans le développement récurrent du conflit mérite dêtre élucidée. Pour cela, létape initiale (1961-1965), qui est dailleurs la plus tactiquement sophistiquée, servira de support empirique à cette démarche ; les étapes suivantes nétant que des copies plus ou moins corrigées de celle-ci.
Pour liquider lexpérience démocratique que lélite tutsi considère comme le point de départ du "péril hutu", celle-ci entreprit dès 1961, souvent avec la complicité du Roi Mwambutsa qui dissimulait à peine sa détermination de récupérer lintégralité de ses prérogatives ancestrales sur lexécutif et le législatif, la sape des bases institutionnelles de lEtat notamment du parlement qui détenait lessentiel du pouvoir dans cette monarchie constitutionnelle à limage du Royaume de Belgique de cette époque. Cette démarche consista à rendre le pays ingouvernable en violant souvent la loi pour ainsi enrayer, à terme, le processus démocratique suivi par le Burundi à laube de lindépendance.
Cest ainsi quen octobre 1961, contrairement à lattente générale, ce ne fut ni Pierre Ngendandumwe (Hutu, Vice-Premier ministre), ni Paul Mirerekano (Hutu, "dauphin" du Prince Louis Rwagasore) que le Roi nomma au poste de premier ministre en remplacement de Rwagasore assassiné, mais son gendre André Muhirwa (un prince du clan des Batare rallié au Roi par voie matrimoniale et au parti UPRONA construit autour des princes bezi). André Muhirwa présenta alors un gouvernement comptant 3 Hutu sur 10. Mais ce nest pas tout. Cest sous ce gouvernement Muhirwa que fut créée la Jeunesse Nationaliste Rwagasore (JNR), un mouvement discrètement armé et intégré au parti UPRONA. Cest cette JNR qui, les 7 et 14 janvier 1962, massacra à Kamenge (Bujumbura) quatre syndicalistes hutu proches du PP : Jean Nduwabike, Séverin Ndinzurwaha, Basile Ntawumenyakaziri et André Baruvura. Cest cette même JNR qui, en été de la même année, enterra vivant Mathias Miburo, bourgmestre hutu de Muramba en province Muyinga.
Tous ces crimes ayant été commis, daprès le Courrier dAfrique, avec la bénédiction et le soutien direct du Premier ministre ganwa André Muhirwa, lon comprend que leurs auteurs naient pas été directement inquiétés. Cest seulement sous le gouvernement éphémère du Premier ministre hutu Pierre Ngendandumwe (du 18 juin 1963 à fin-mars 1964) quils furent identifiés, puis arrêtés et même "condamnés à mort ou à de lourdes peines par un tribunal régulier" ; mais sous le gouvernement du Premier ministre tutsi Albin Nyamoya (du 31 mars 1964 à mi-janvier 1965), ils furent tous graciés, puis aussitôt relâchés et immédiatement réintégrés dans leurs fonctions.
A partir de ce moment, les leaders hutu, politiques et syndicaux, ne connurent plus, en dehors de quelques périodes daccalmie, que vexations, mauvais traitements, emprisonnements, tortures et assassinats ; certains durent choisir entre lexil et la mort. A la même époque, le premier évêque catholique hutu, Mgr Gabriel Gihimbare, fut assassiné à coup de fusil, la veille de son sacre (voir les circonstances de cet assassinat au tableau 1). Cependant, à lintérieur, la résistance hutu contre les abus du pouvoir tutsi sesquissait, les partis politiques (y compris lUPRONA) se préparaient aux prochaines élections législatives en tenant compte notamment de cette problématique.
Impressionné néanmoins par la puissance croissante des réactions populaires face au régime de terreur instauré par le Premier ministre Nyamoya, le Mwami Mwambutsa nomma de nouveau un premier ministre hutu en la personne de Pierre Ngendandumwe. Mais tout modéré et monarchiste quil fût, Pierre Ngendandumwe fut assassiné le 15 janvier 1965, quatre heures à peine après la proclamation de son gouvernement. Il fut abattu par un tueur (un Tutsi réfugié rwandais : Joseph Gonzalvès Muyenzi) à la solde de Tutsi burundais qui nacceptaient pas son gouvernement composé de 6 Hutu et de 7 Tutsi. Comme pour les assassinats précédents, les assassins de Pierre Ngendandumwe, nont pas été réellement inquiétés. Ils furent eux aussi identifiés, puis arrêtés, mais assez rapidement relâchés, à lexception de lauteur physique du crime qui prit la fuite en Ouganda où il finit par être mystérieusement assassiné (lapidé dans la prison de Makindye!) en 1968.
Un autre fait très significatif de la dérive ethnique dans la gestion de lEtat burundais au cours de cette période est la marginalisation systématique de Paul Mirerekano (Hutu du groupe Moronvia) par le Premier ministre André Muhirwa (Ganwa ou Tutsi du groupe Casablanca). Le témoignage que voici, donné par Léonce Ndarubagiye, laisse clairement entrevoir les motivations ethniques de cette marginalisation. "A la formation de son gouvernement, Louis Rwagasore avait pressenti Mirerekano comme ministre de lagriculture et de lélevage ; puis il se ravisa et dit à ses amis quil confierait à son ami Paul la Présidence du parti UPRONA, pour empêcher à ce parti de se saborder après la victoire. Quand il lapprit, Mirerekano accepta la proposition. Dès son retour au pays (il était en exil à Léopoldville depuis le 30 juin 1960 car il était menacé demprisonnement, comme bon nombre de dirigeants de lUPRONA, par la police coloniale), il réclama sans succès ce poste qui lui revenait. Mirerekano avait tant fait pour ce parti. Ce sont ses fonds propres qui alimentaient la caisse de lUPRONA avant les fonds du TANU-Nyerere et du grec Steven (basé au Tanganyika Territory). Muhirwa lui refusa la présidence du parti UPRONA et osa prononcer ces paroles fort significatives : moi vivant, un Hutu ne dirigera jamais notre parti. On rapporta à Mirerekano la petite phrase et il avait compris. Il convoqua un meeting (le 25 août 1962) pour réclamer les élections du parti en remplacement des anciens responsables qui occupaient les postes dans lappareil de lEtat. En réponse, Muhirwa ordonna son arrestation pour avoir tenu un meeting sans autorisation. Cétait parti! Quelques gendarmes du commissariat le libérèrent et le reconduisirent chez lui en triomphe. Averti, le Mwami qui était somme toute un homme libéral, sen mêla pour calmer le jeu. Il téléphona à Mirerekano et lui demanda de venir immédiatement au palais. Mirerekano, audacieux, sy rendit à pied exprès pour se faire escorter par les soldats mutins et pour que nul ne lignore. Après avoir écouté attentivement les revendications de Mirerekano et ses plaintes contre le Premier ministre Muhirwa et après avoir compris le bien-fondé de ses propos, le Mwami demanda aux responsables de lUPRONA de procéder à ces élections quil réclamait. Muhirwa, toujours tricheur, fit convoquer ces élections à Muramvya (le 14 septembre 1962) mais il ordonna à la police de boucler la ville et de renvoyer tous les délégués susceptibles de voter pour Mirerekano à lentrée de la ville. Puis il envoya ses hommes à lui, voter. Malgré les consignes, Muhirwa fut déçu puisque cest un Hutu Joseph Bamina qui fut élu à la présidence du parti, tant il est vrai que Bamina était encore son allié, mais plus pour longtemps. Mirerekano lui-même, grâce à sa popularité, fut élu comme un des trois vice-présidents avec Muhirwa et Siryuyumunsi".
En remplacement de Pierre Ngendandumwe assassiné en janvier 1965, Joseph Bamina fut placé à la tête de la même équipe gouvernementale ; mais ce gouvernement était minoritaire au Parlement car, une fois de plus, les Tutsi du groupe Casablanca avaient manuvré pour que la conduite de lExécutif ne soit confiée ni au Hutu Paul Mirerekano, ni au Tutsi Thaddée Siryuyumunsi, tous deux du groupe Moronvia.
Ainsi, le pays était devenu ingouvernable. Et pour tenter de clarifier la situation, le Roi ordonna des élections législatives anticipées pour le 10 mai 1965. Si lon observe les résultats de ces élections sous langle ethnique, les Hutu en étaient vainqueurs avec une majorité confortable : 23 députés sur 33 et 10 sénateurs sur 16 sont Hutu. Pour les Tutsi, lissue de ce scrutin était totalement inacceptable et ils le firent clairement savoir au Roi. Daprès la constitution, celui-ci aurait dû respecter le verdict électoral : investir le nouveau parlement et le nouveau sénat, puis désigner un premier ministre issu de cette majorité. Revenant plutôt à la vieille tradition dune monarchie de droit divin, il confia à son cousin, le Prince Léopold Bihumugani (alias Biha), le poste de premier ministre alors quil nappartenait à aucun des deux partis vainqueurs (lUPRONA et le PP). En plus, le 2 septembre 1965, le Roi promulgua un arrêté-loi réduisant le nombre de communes de 181 à 78, abolissant lélection des bourgmestres et instaurant la nomination pure et simple de ceux-ci par lExécutif. Cette démarche visait sans aucun doute le rétablissement de la mainmise tutsi sur ladministration locale par le biais dune réduction des Hutu à néant dans le pouvoir local.
Face au mépris systématique de la loi fondamentale et des règles démocratiques, un groupe de parlementaires hutu adressa au Roi le 28 septembre 1965 une lettre de protestation, notamment contre larrêté-loi du 2 septembre 1965, mais en vain. Aussi, une mutinerie de quelques officiers hutu de larmée et de la gendarmerie éclata le 18 octobre 1965 vraisemblablement dans le but de mettre fin au régime monarchique. Simultanément, des paysans hutu se soulevèrent dans la commune de Busangana (province de Muramvya dont Paul Mirerekano est originaire) et quelques centaines de Tutsi y furent tués. La répression du gouvernement, sous la conduite du Secrétaire dEtat à la défense (le capitaine Michel Micombero), fut très largement disproportionnée. Tous les députés et sénateurs hutu furent pourchassés et, si appréhendés, exécutés sans procès. Il en fut de même pour les officiers et les syndicalistes : 80 personnes furent fusillées au Stade Rwagasore en plein centre de Bujumbura (voir annexe 2). Quant à la province de Muramvya, des communes entières furent rasées ; certaines publications signalent même une extension plus ou moins discrète de la répression sur lensemble du pays. Le bilan de ces opérations aurait été de 5.000 morts et dà peu près autant de réfugiés dans les pays voisins.
Le Mwami Mwambutsa, cédant à la panique, chercha refuge au Congo (à la sucrerie de Kiliba non loin dUvira) avant de choisir lexil définitif en Europe. Mwambutsa cependant, refusa dabdiquer en faveur de son fils héritier Charles Ndizeye. On assista alors à une situation ubuesque : un royaume sans roi, un gouvernement sans premier ministre et une administration en état de déliquescence! En fait, les véritables détenteurs de lautorité appartenaient à un groupe assez disparate composé de fonctionnaires, de militaires, de chefs syndicaux et dirigeants de la JNR ; tous dorigine hima ou tutsi. Tout en expédiant les affaires courantes, leur attention se porta naturellement sur le problème de la succession. Cest finalement le Prince Charles Ndizeye qui fut choisi pour succéder à son père sous le nom dynastique de Ntare V. Les paroles prononcées par Ntare peu de temps avant son intronisation, en particulier quen vue "de mettre fin à quatre ans de chaos et danarchie il avait décidé de prendre en mains les destinées du royaume" traduisaient mal la réalité de la situation car, Charles Ndizeye était linstrument choisi par les "Jeunes Turcs" (lexpression est de René Lemarchand et David Martin à qui nous avons emprunté lessentiel de ce paragraphe) pour stabiliser leur propre situation, et non le contraire. Lorsque le capitaine Micombero fut formellement investi des fonctions de Premier ministre par le Souverain, ceux-ci savaient désormais à quoi sen tenir : cest Ntare qui était lobligé et le tributaire de Micombero et non linverse. Mais Ntare refusa à tout prix de voir reculer son pouvoir personnel ; aussi, son règne fut-il de courte durée Le 28 novembre 1966, alors quil se trouvait à Kinshasa, Ntare apprit à la radio que larmée lavait destitué et instauré la République.
4. Les prolongements inavoués des thèses de légitimation de la violence politique et les enjeux réellement en présence | MENU
Dans le chapitre précédent, nous avons relevé un processus politique de désintégration ethnique du Burundi dont le coup denvoi fut lassassinat du Prince Rwagasore en octobre 1961. Nous avons aussi situé son point de non-retour dans les événements doctobre 1965. Et faute de dirigeants solidement voués à lintérêt général, ce processus de désintégration sest empiré dans des proportions si effrayantes que nombreux sont, acteurs et observateurs, qui se demandent si, depuis fin-octobre 1993, Hutu et Tutsi peuvent encore vivre ensemble
Mais comme la si bien noté Michel Elias, nous pensons "que lethnisme au Burundi nest quun symptôme ; que la maladie sappelle domination des privilégiés et injustice sociale ; et que seule la démocratie permettra de sortir de la spirale infernale de lethnisme". En conséquence, nous croyons que la tragédie ethnique du Burundi nest quun épiphénomène dun conflit resté longtemps inavoué, du moins par lune des parties en cause ; celle-ci préférant la fuite en avant et parfois jouant le tout pour le tout au lieu dadopter une attitude prudente mais constructive susceptible de donner à terme une issue positive au conflit. Ce conflit sappelle contrôle du pouvoir par une petite classe de privilégiés au mépris aveugle ou cynique de lintérêt général (le développement équitable de la société burundaise) et au service éhonté dintérêts ethniques, claniques et/ou locaux ; cest-à-dire au service dun apartheid à deux niveaux : ségrégation ethniste à léchelle nationale et ségrégation régionaliste ou clanique à léchelon sub-national ou local.
Dans ce chapitre, nous comptons alors examiner sous langle de cet apartheid lévolution socio-politique du pays depuis la proclamation de la République, cest-à-dire depuis quune minorité oligarchique a clairement absorbé lEtat burundais, jusquau moindre recoin de son territoire et de son administration, en utilisant une idéologie progressiste au niveau du discours, mais ethniste et régionaliste dans les faits, portée par une "Armée-Etat" usant le parti unique UPRONA comme caisse civile de résonance. Nous nous pencherons donc sur le développement réel du conflit sous les trois régimes militaires upronistes, mais seulement dans la période correspondant aux régimes Micombero, Bagaza, plus la première année du régime Buyoya, soit 1966-1988. Cette période se distingue par un mélange daffrontements interethniques et doccultations systématiques du conflit par le pouvoir. Quant aux périodes plus récentes, elles ont été le théâtre daffrontements, de reconnaissance du conflit et dopportunités plus ou moins truquées ou plus ou moins sérieuses pour sa résolution ; cest pourquoi elles rentrent dans lobjet dun autre document de réflexion publié sous le titre "Initiatives de résolution du conflit burundais : les méthodes utilisées et les résultats obtenus".
4.1. Mise en perspective générale du conflit
Derrière sa façade ethnique, le conflit burundais est en réalité une lutte acharnée pour le contrôle du pouvoir politique. La transformation radicale des instances suprêmes du pays dans la période considérée est, on ne peut plus clair sur ce point. Cest ce que révèlent en tout cas les données du tableau 2 extrait dune étude publiée par "Icabona - le témoin" en juillet 1988 sur lévolution de la structure ethnique des divers centres du pouvoir au Burundi entre 1965 et 1987.
Tableau 2. Evolution de la structure ethnique des instances suprêmes de lEtat burundais depuis 1965 ( daprès Icabona - le témoin, n° 11, juillet 1988, p. 8).
Membres du Parlement issu des élections libres du 10 mai 1965 (vers la fin de la monarchie) |
Membres du Conseil supérieur de la République sous le régime Micombero (1966-1976) |
Membres du Conseil suprême révolutionnaire sous le régime Bagaza (1976-1987) |
Membres du Comité militaire de salut national au début du régime Buyoya (1987) |
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| Mbazumutima Baredetse André Nyanguhira Etienne Karabagega Thimothé Mirerekano Paul Gahurura Emmanuel Mukoma Constance Ntahondi Jacques Nyabisha Eustache Maderere Balthazar Mukasa Joseph Nyamoya Albin Gasimbo Sophonie Ribakare Ildophonse Nkengereye André Ntayera Antoine Kanse Joseph Bucumi Emile Bazahica Tito Mbonabakize Zacharie Mbazimihigo Charles Mbaruhimana Philippe Mayondo Patrice Bihunguye Patrice Ndikumagenge Salvator Nzobaza Mathias Baramburiye Jean Ntiyankumwe Simon Hakiza Ephrem Ntagwarara Antoine Bavakure Wilson Benyaguje Emile |
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Micombero
Michel Ndabemeye Thomas Bagaza Jean-Baptiste Nkoripfa Damien Sinduhije Jérôme Ndikumana Gabriel Porota Paul Mandi Stanislas Bugeguze Gérard Sakubu Lucien Bakana Augustin Nimubona Alexis Rwuri Joseph Nzambimana Edouard Nahimana Libère Nyandwi Raphael Kayibigi Philibert Mbonyingingo J-Bapt. Ntawumenya Ferdinand Bandusha Jean Nzohabonayo Sylvère Nzisabira Gabriel |
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Bagaza
Jean-Baptiste Nzohabonayo Sylvère Nzambimana Edouard Nkoripfa Damien Nzisabira Gabriel Nyandwi Raphael Ndikumana Gabriel Vyamanga Boniface Mandi Stanislas Nimubona Alexis Kayibigi Philibert Bandusha Jean Nahimana Libère Mbonyingingo J-Bapt. Kuta Séverin Bakana Augustin Sakubu Lucien Ntawumenya Ferdinand Sinzinkayo Eugène Karenzo Herménégilde Niyungeko Antoine Niyungeko Cyprien Kazatsa Charles Ndiyo Jean-Claude Buhungu Antoine-Marie Ndakazi Edmond Ndabaneze Laurent Ndikumagenge Gervais Kadoyi Aloys Nzibarega Joseph |
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Buyoya
Pierre Ndakazi Edmond Ndikumagenge Gervais Fyiroko Gédéon Mbonyingingo J-Bapt. Ndiyo Jean-Claude Kadoyi Aloys Nziyumvira Athanase Sindayihebura Etienne Nzikoruriho Didace Cishahayo Gérard Rusuku Simon Maregarege Léonidas Mibarurwa Michel Rufyiri Lucien Kabwari Bernard Niyongabo Jean Bizindavyi François Bikomagu Jean Gakoryo Lazare Niyungeko Evariste Zihabandi Cyrille Ntakije Charles Simbanduku Pascal Njejimana Séverin Semujangari Aloys Mukorako Georges Ningaba Sylvestre Bijonya Bernard Nengeri Daniel Haziyo Gérard |
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| Total | Hutu 23 70% Tutsi 10 30% Twa 0 0% |
Total | Hutu 0 0% Tutsi 22 100% Twa 0 0% |
Total | Hutu 0 0% Tutsi 30 100% Twa 0 0% |
Total | Hutu 0 0% Tutsi 31 100% Twa 0 0% |
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| Population | Hutu 85% Tutsi 14% Twa 1% |
Population | Hutu 85% Tutsi 14% Twa 1% |
Population | Hutu 85% Tutsi 14% Twa 1% |
Population | Hutu 85% Tutsi 14% Twa 1% |
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Tableau 3. Structure ethnique comparée des divers centres de pouvoir sous le régime Bagaza et dans la première année du régime Buyoya (daprès Icabona - le témoin, n° 11, juillet 1988, p. 7)
Centre de pouvoir |
Régime Bagaza : Situation de la fin du règne (1987) |
Régime Buyoya : Situation du début du règne (1987) |
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Hutu |
Tutsi |
Twa |
Hutu |
Tutsi |
Twa |
|
| Population | ||||||
| -effectif absolu | 4.250.000 |
700.000 |
50.000 |
4.250.000 |
700.000 |
50.000 |
| -pourcentage | 85% |
14% |
1% |
85% |
14% |
1% |
| Présidence de la république | ||||||
| -divers services | 1 1% | 78 99% | 0 0% | 3 3% | 84 97% | 0 0% |
| Parti unique | ||||||
| -comité central | 2 4% | 50 96% | 0 0% | - - | - - | - - |
| -administration | 3 6% | 52 94% | 0 0% | 3 6% | 52 94% | 0 0% |
| Ministères | ||||||
| -ministres | 5 27% | 13 73% | 0 0% | 5 26% | 14 74% | 0 0% |
| -directeurs de cabinet | 1 6% | 17 94% | 0 0% | 1 6% | 17 94% | 0 0% |
| -directeurs généraux | 0 0% | 40 100% | 0 0% | 0 0% | 40 100% | 0 0% |