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DE LA TRIBALISATION DE LA VIE POLITIQUE.
1. LA PERCEE DU TRIBALISME
La crise d'août 1988 a-t-elle des rapports avec la tribalisation de la vie
politique ? Le Collège
professoral en est persuadé. C'est aussi l'avis du MEPROBA qui, pas plus tard qu'en mai 1974,
faisait remarquer que «la tutsisation de tous les appareils de l'Etat burundais, faite au vu et au su
des populations hutu et dirigée contre elles, présage des pires conséquences» (2).
Toutefois, le Collège affirme que le virus de l'idéologie tribale a atteint le Burundi pour la
première fois en 1965, pendant la tentative de coup d'état à laquelle des Hutu se sont
livrés en octobre (3). C'est faux. La tentative en question a eu lieu 5 mois après les élections
législatives de mai 1965. Or, et le Collège l'a souligné, l'ethnisation était déjà farouche pendant
la campagne électorale (4).
Oui, concède le Collège : «on peut remonter le temps et évoquer la politique coloniale, les
événements du Rwanda de 1959, les soubresauts qui ont secoué le parti UPRONA après la mort
du prince Rwagasore, les divisions qui ont caractérisé l'Assemblée Nationale entre 1962 et
1965. Tous ces éléments ont contribué à l'émergence de l'idéologie tribale telle qu'elle s'est
faite jour en 1965. Mais l'année 1965 en a été le couronnement et un point de départ pour
l'histoire du Burundi que nous connaissons aujourd'hui» (4).
Puisqu'il en est ainsi, «que s'est-il passé en 1965 ?» (4). Le Collège répond qu'il y a eu une
campagne électorale en avril, des élections en mai et un coup d'état anti-tutsi en octobre. Pour
nous, cependant, l'année 1965 a commencé comme toutes les autres par le mois de janvier. Que
s'est-il passé donc en janvier 1965 ? Un événement «soigneusement gommé» par le Collège et
par tous les extrémistes tutsi parce qu'il «les accuse cruellement et fait tomber leur
argumentation comme un château de cartes» (4):l'assassinat de Pierre
Ngendandumwe.
Plusieurs Hutu avaient été éliminés auparavant par des Tutsi extrémistes, notamment lors des
incidents de Kamenge qui coûtèrent la vie à 4 citoyens en janvier 1962. Mais tant qu'il s'agissait
d'opposants au parti dominant UPRONA, on pouvait sans trop de peine maquiller le tribalisme en
patriotisme et qualifier ses victimes de Hutu extrémistes, de traîtres à la Nation et/ou d'ennemis
de l'indépendance. Pierre Ngendandumwe, par contre, n'était ni un laquais de l'impérialisme, ni
un adversaire de l'UPRONA, ni un Hutu incendiaire «il était connu pour ses positions
modératrices du clivage ethnique dans la classe politique d'alors.
Les circonstances mystérieuses de cet assassinat laissent croire à un crime perpétré d'une façon
machiavélique pour accentuer l'irréversibilité de l'antagonisme ethnique encore à ses
débuts»(5).
Par bonheur, tout n'est pas mystérieux dans l'affaire. Il est
certain, par exemple, que le complot n'a pas été ourdi par un
Hutu, «extrémiste» ou non. «Ce qu'on sait des circonstances de
l'assassinat (y compris le fait que le tireur était un Tutsi
employé à l'ambassade des Etats-Unis) ne disculpe en aucune façon
les personnalités du groupe Casablanca» (radicaux Tutsi) «qui,
dans les coulisses, ont collaboré activement avec les réfugiés
dans la conception et l'exécution du complot. Aucune preuve
n'infirme non plus l'éventuelle collusion avec l'ambassade de la
Chine- communiste. Une chose au mains est claire : l'assassinat
de Ngendandumwe était un acte de vengeance contre la Couronne et
l'expression de la solidarité croissante entre les élites du
groupe Casablanca et la Direction des réfugiés» tutsi venus du
Rwanda (6).
Pour la première fois depuis l'indépendance du Burundi, des
membres de l'UPRONA faisaient immoler un des leurs sur l'autel du
tribalisme ; des citoyens se liguaient avec des étrangers pour
ébranler l'unité nationale ; et le «précédent rwandais» faisait
son entrée de façon meurtrière sur la scène politique burundaise,
sous la forme d'une alliance criminelle entre des Tutsi burundais
et des Tutsi rwandais scellée par le sang d'un Hutu burundais
innocent. Cela doit être dit et répété, surtout
àL ceux qui
prétendent que «les conflits ethniques qui ont vu le jour au
Burundi l'ont toujours été à l'initiative de groupuscules hutu»
(7).
Trois mois après la mort de Pierre Ngendandumwe, les chefs de
file du groupe Casablanca participaient au grand complet et de
plein droit à la campagne électorale des législatives. Nous ne
voyons dès lors rien d'étonnant ni de curieux à ce que cette
campagne ait été marquée par une ethnisation farouche et que,
d'incident en incident, l'on ait abouti à l'accident tragique
d'octobre 1965. L'assassinat de Pierre Ngendandumwe est donc la
clé des massacres à grande échelle qu'a connus le Burundi
indépendant. A la limite, «il n'y a aucune explication de ce qui
se passe aujourd'hui, qui puisse être valable si l'on passe sous
silence ce moment crucial» (4).
Le Collège professoral ne l'entend pas ainsi. Il ne veut rien
savoir de l'affaire Ngendandumwe, car elle l'enfonce. Mais
n'estil pas possible, se dit-il, d'obtenir des circonstances
quelque peu atténuantes pour les Tutsi extrémistes dans le cas du
génocide de 1972 et du pogrom de 1988, «en prouvant» que ce sont
des Hutu qui ont déclenché les assassinats et les violences
tribalistes ? Son plaidoyer pour les Tutsi a de fait l'allure
d'un réquisitoire impitoyable contre les Hutu. En voici
l'ossature :
«La campagne électorale de 1965 fut curieusement marquée par une
ethnisation farouche. Les résultats de ces élections furent même
interprétés ethniquement»(4). «Les Hutu disposaient de la
majorité partout dans l'Assemblée, au Sénat,dans le gouvernement
et dans l'Armée. Malgré cela, des extrémistes parmi eux
organisèrent un coup d'état ethnique» (3). «Non contents d'avoir
gagné les élections législatives sur des bases ethniques,
de contrôler l'Assemblée nationale sur les mêmes bases, d'être fortement
majoritaires dans le Gouvernement et dans l'Armée et d'avoir en main la
puissante Gendarmerie nationale de l'époque, les idéologues hutu de 1965
organisèrent les massacres de paysans tutsi à Muramvya. Ces massacres
furent soigneusement préparés : depuis tout un temps, Paul Mirerekano,
le tout-puissant représentant de la ville de Bujumbura dans l'Assemblée
Nationale, entretenait une milice dans la Kibira (forêt) dont le seul
objectif était le massacre des Tutsi une fois les élections terminées»
(8).
«La question que les observateurs extérieurs ne se posent pas, c'est la
raison de ce coup d'état. Que cherchaient encore ces éléments
extrémistes puisque les Hutu détenaient le pouvoir politique,
administratif, militaire, économique, etc.?» (3). «Les Hutu ne voulaient
pas la démocratie, fût-elle celle qui répondait à leur critère ethnique
; ils voulaient au contraire édifier un pouvoir hutu dans lequel les
Tutsi n'auraient même pas de place puisqu'ils devaient être exterminés»
(9).
La dernière phrase du réquisitoire dévoile que le Collège condamne en
fait tous les Hutu, et pas seulement «les extrémistes hutu». Attitude
globalisante dont il est démontré qu'elle sape l'unité nationale (10),
et qu'on s'étonne de rencontrer chez des juristes censés rechercher
toujours la responsabilité individuelle de chaque prévenu.
Pour ce qui est de l'interprétation tribaliste du résultat des élections
du 10 mai 1965, elle n'a jamais été aussi patente que dans les
déclarations du Collège professoral. On dit que «plusieurs partis se
disputaient l'influence dans le pays» (3), mais on reste muet sur leurs
résultats. Ce n'est pas un hasard le Collège connaît trop bien la formation politique qui a gagné.
Le Parti du Peuple (PP), abhorré par tous les politiciens tutsi parce
qu'il n'était pas sous leur coupe, a obtenu 10 sièges contre 21 pour
l'UPRONA. Ce dernier parti dominait donc et pouvait, pour peu qu'il le
veuille, entraver toute manipulation tribaliste de l'Assemblée
Nationale. Même si l'on suit le Collège et que l'on envisage le
Parlement comme une arène où s'affrontaient Hutu et Tutsi, on constatera
que les membres de l'UPRONA étaient majoritaires, dans un camp et dans
l'autre. Et il en a toujours été ainsi depuis l'indépendance du Burundi.
Si donc le tribalisme a percé jusqu'à provoquer des ravages, la
responsabilité politique en incombe d'abord à l'UPRONA.
On comprend que le Collège, au lieu de relever ce point, préfère
souligner la «furie sanguinaire» des Hutu, sans doute pour justifier les
discriminations et les massacres itératifs dont ils ont été l'objet dans
le cadre du fameux plan élaboré par André Muhirwa en 1963, et dont voici
la version actualisée en 1968 par Arthémon Simbananiye : "Semer la haine entre
les ethnies en noircissant fortement
quelques hauts intellectuels hutu. Faire disparaitre le chef de
l'Etat pour plonger le pays dans la confusion et la colère.
Tablant sur les faux bruits, crier haro sur les Hutu pour la
récidive de 1965. Alors Il ne restera plus qu'à lancer une
répression sur les cibles choisies d'avance et à se montrer très
actif dans l'épuratîon criminelle pour réclamer le pouvoir comme
rançon de son zèle. Après ce coup de balai, l'apartheîd règnera
au Burundi et le péril hutu sera à jamais anéanti" (11).
Les intellectuels tutsi à la solde de 11UPRONA sont catégoriques
: «Si l'on peut admettre effectivement que la guerre civile et la
répression de 1972 ont fait de nombreuses victimes parmi les
Hutu, l'affirmation d'un plan délibéré pour exterminer ces
derniers relève de l'affabulation pure. D'abord aucun Tutsi ne
croit un tel plan possible, et on ne voit pas quel homme sensé
irait perdre son temps à faire un montage jugé d'avance comme
inopérant. Quand bien même un tel plan serait faisable, il n'y
aurait aucun Tutsi pour accepter de cautionner pareille folie»
(12).
L'ennui est que les cadavres de Hutu sont très abondants pour
attester que les Tutsi ne sont pas tous bien sensés, et que la
folie des Tutsi insensés est loin d'être inopérante. Le 12 août
1989, le président Buyoya venu inspecter le travail accompli sur
place a d'ailleurs déclaré au public de Marangara et de Ntega :
«Qu'aucun Tutsi n'ait plus cette idée en tête qu'il sera plus à
l'aise quand il n'y aura plus de Hutu au Burundi» (13). Par là,
le chef de l'Etat a publiquement admis l'existence de Tutsi qui
projettent d'exterminer les Hutu. Mais il a eu raison aussi sur
un autre point : si les Hutu disparaissent tous du Burundi,
l'inconfort assaillira tous les Tutsi sans exception. De fait, vu
l'extrême diminution du nombre de citoyens pressurables, les
Tutsi de basse condition seront alors soumis à une exploitation
accrue. Mais celle-ci ne permettra pas aux Tutsi dirigeants et
nantis d'éponger tout le manque à gagner résultant de la perte de
millions de contribuables hutu.
Les Tutsi sanguinaires dont le président Buyoya révèle
l'existence ne sont-ils apparus qu'après la tragédie d'août 1988
? On risquerait de le croire s'il n'y avait pas cet autre aveu,
émanant de gens bien renseignés sur l'état d'esprit des Tutsi
immédiatement après le coup d'état manqué de 1965 et la mort
d'environ 500 Tutsi qui s'ensuivit : «A partir du moment où l'on
est si fondamentalement agressé», plaide le Collège, «comment ne
pas acquérir le réflexe de conservation ? Comment ne pas
concevoir le dessein d'une élimination physique en retour ?»
(14).
Voilà ce que conseillent des professeurs de Droit tutsi à leurs
congénères ! Un Hutu pourrait «en retour» s'appuyer sur la
répression active et criminelle de 1965 pour charger toute la
responsabilité des événements de 1972 et de 1988 sur le dos de
Tutsi.
2. LE SYNDROME «1965»
1965 semble donc être effectivement une année capitale. Le Collège
professoral s'y sent en terrain sûr et, à la fin du réquisitoire
reproduit plus haut, il défie tout le monde de prouver que les
événements de l'époque ont été fomentés par des
Tutsi (7).
La contribution décisive de Tutsi à l'assassinat de Pierre
Ngendandumwe en janvier 1965 a déjà été signalée. Pour ce qui est
de la période ultérieure, le Collège professoral sous-entend qu'à
l'inverse de leurs compatriotes tutsi, les électeurs hutu
considéraient surtout l'appartenance tribale des candidats. Est-ce
que les Tutsi élus (30 % des membres de l'Assemblée Nationale)
n'ont pas récolté de voix hutu ? Etaient-ils peut-être «candidat
unique » chacun dans sa circonscription ? Ou bien se sont-ils
présentés aux électeurs dans des régions peuplées en majorité par
des Tutsi ? Et dans ce cas, pourquoi les électeurs tutsi n'ont-ils
pas concentré leurs suffrages sur les candidats hutu ?
Poursuivons, et voyons de plus près le réquisitoire anti-hutu du
Collège. Si les événements d'octobre 1965 ont d'abord et surtout
consisté à massacrer des paysans tutsi à Muramvya, pourquoi les
qualifier de coup d'état ? Et s'il y a eu effectivement une
tentative de renverser le roi, le Collège n'aurait-il pas dû
l'évoquer et en citer les causes ? Pourquoi Paul Mirerekano
aurait-il entretenu une milice dans la forêt de Muramvya et pas
dans la capitale dont il était, dit-on, le tout-puissant
représentant ? Pourquoi aurait-il lancé sa milice contre les Tutsi
paysans à Muramvya, et pas contre les dignitaires tutsi capables
de le concurrencer qu'il côtoyait à Bujumbura et à lAssemblée
Nationale ? Si tant est que l'Armée et la Gendarmerie étaient
contrôlées par sa clique, d'où provint pour Mirerekano le besoin
d'entretenir une milice ? Pourquoi «les extrémistes hutu»
auraient-ils choisi de ne massacrer les Tutsi qu'après les
élections, au lieu de le faire plus tôt pour réduire la clientèle
électorale de leurs concurrents tutsi ? Que s'est-il passé pendant
les 5 mois séparant le coup d'état de la clôture des élections ?
Et s'il est vrai que l'Armée et la Gendarmerie étaient à la solde
des «extrémistes hutu», pourquoi les ont-elles réprimés ?
Autant de questions essentielles que le réquisitoire du Collège
laisse sans réponse, et qui donc l'invalident, dévoilant du même
coup les préjugés tribalistes de ses auteurs. Le Collège argumente
en fait à partir d'assertions presque toutes douteuses. Est-il
exact, par exemple, qu'en octobre 1965 «les Hutu détenaient le
pouvoir politique, administratif et militaire» (3) ? Bien sûr que
non : la quasi totalité des Hutu étaient exclus du pouvoir au même
titre que les Tutsi paysans (1), et l'Etat burundais ne comportait
pas une seule instance où l'on n'était admis qu'à la condition
d'être Hutu. Aboutirions-nous sur ce point à des conclusions
différentes si nous regardions, comme le Collège, les réalités de
1965 à travers le prisme déformant de l'idéologie tribaliste ? Pas
du tout.
Sur le plan militaire,
en effet, 20 des 38 officiers (53 %) de la
Gendarmerie étaient des Hutu (14). Dans l'Armée cependant, il n'y
avait que 10 % d'officiers hutu, en dépit du fait que les Hutu
fournissaient 80 % des hommes de troupe (15). Par ailleurs, la
Gendarmerie et l'Armée (de loin la plus puissante, comme le
prouva du reste l'issue du coup d'état d'octobre 1965), avaient
été transformées en Secrétariats d'Etat placés sous le contrôle
direct du roi Mwambutsa, et non pas des Hutu. Sont à
comptabiliser aussi les mercenaires européens avec lesquels le
roi était en contact, notamment à Uvira, et surtout l'Armée fort
bien équipée des réfugiés tutsi rwandais (Inyenzi) dont la
collusion avec les Tutsi extrémistes burundais était plus que
certaine depuis l'assassinat de Pierre Ngendandumwe. Au total des
facteurs, les Tutsi l'emportaient largement sur les Hutu.
Voici à présent les résultats d'une enquête réalisée par l'UPRONA
en 1964 dans l'Administration. Après avoir passé en revue tous
les postes qui lui paraissent importants (ministre, chef de
cabinet, directeur général, directeur adjoint, gouverneur de
province, commissaire d'arrondissement, directeur d'entreprise
parastatale, juge de province, juge de résidence et diplomate),
la commission d'enquête de l'UPRONA constate que sur les 212
cadres recensés il y a 181 Tutsi (85 %), et seulement 31 Hutu
(16). En juillet 1965, les Hutu occupaient au grand total 32 %
des postes de directeur général (7 sur 22), de directeur (14 sur
54) et de directeur adjoint (22 sur 60) (17). Enfin, l'arrêté
royal du 2 septembre 1965 réorganisant les communes et supprimant
l'élection des bourgmestres par la population mena à ce que la
proportion de Hutu (naguère majoritaire) parmi les bourgmestres
tombe à moins de 30 % en fin d'année. Ainsi donc, les Hutu
n'avaient pas le pouvoir administratif en octobre 1965.
Sur le plan politique, le poste de chef de l'Etat et celui de
chef du gouvernement n'étaient pas occupés par des Hutu. On
venait certes de nommer une majorité de ministres hutu dans
l'équipe Bihumugani, mais en ne retenant que les individus
suffisamment faibles et serviles (18) pour obéir au doigt et à
l'oeil au souverain et à ses feudataires (19), dont aucun n'était
Hutu.
Il y avait cependant 23 Hutu parmi les 33 parlementaires de
l'époque. Ce score (70 %) reste modeste si l'on admet que la
population du Burundi est hutu à plus de 80 % ; par rapport au
résultat spectaculaire obtenu par les Tutsi (30 % des élus pour
un groupe présumé constituer 14 % de la population totale), il
traduirait un échec électoral pour les Hutu. Malgré tout, le
Parlement restait la seule instance de l'Etat où les Hutu
pouvaient influer nettement sur les décisions. Mais au Burundi
(comme dans tous les autres pays), les véritables ficelles du
pouvoir politique ne se trouvent pas au Parlement (20), que ce
soit aujourd'hui ou en 1965. Il s'ensuit qu'à cette époque, les
Hutu ne détenaient pas le pouvoir politique non plus.
Néanmoins, l'idée court que les Hutu pouvaient «mettre fin à la
monarchie par un simple jeu démocratique» des Hutu députés au Parlement,
et «même installer un pouvoir purement hutu moyennant une récupération
des élections» (3). Encore eût-il fallu que le Parlement soit le levier
essentiel du pouvoir politique, et que le pouvoir à remplacer accepte
pleinement le jeu démocratique. Or, ces conditions n'ont jamais été
remplies au Burundi.
Le Parlement issu des élections du 10 mai 1965 était-il un appendice des
«extrémistes» résolus à massacrer les Tutsi pour instaurer un pouvoir
hutu ? Il n'a pris aucun décret à l'encontre de la tribu tutsi ou en
faveur de la tribu hutu. L'acte le plus remarqué a été l'élection des
membres du Bureau du Parlement. Futelle antidémocratique ? Absolument
pas : tous les députés y ont pris part sur un pied d'égalité. Les
membres choisis étaient-ils incompétents ? C'est encore à prouver.
La vérité est que les parlementaires tutsi d'alors furent déçus de ne ne
voir aucun des leurs émerger. Présumant que les Hutu présents dans
l'Assemblée avaient agi de la même manière qu'eux et voté seulement pour
leurs congénères, les mandataires tutsi se mirent à dénoncer «le péril
hutu» en coulisse à la Cour, où personne du reste ne souffrait «la
plèbe». L'attitude de l'UNEBA (Union nationale des étudiants barundi),
qui en 1965 reflétait surtout «le point de vue de certains étudiants
tutsi particulièrement engagés» (21), donne une idée de ces manoeuvres
occultes.
«Face à la majorité parlementaire hutu qui rend désuet le jeu de bascule
entre 2 factions du Parlement, l'UNEBA abandonne les institutions
parlementaires qu'elle avait si âprement défendues lors de ses
précédents congrès ... Le danger imminent que représente pour les Tutsi
une majorité sans faille qui pourrait gouverner sans eux et plus
certainement contre eux, pousse l'UNEBA à demander au roi d'intervenir
profondément dans la politique et lui fait admettre qu'il ne doit pas
seulement régner, mais aussi prendre des initiatives en période de
graves tensions» (22).
«Ainsi, l'UNEBA exige que le Sénat, qu'elle avait tant décrié, soit
immédiatement formé ; en effet, comme la moitié des membres doivent être
cooptés ou désignés, elle peut espérer que le roi rétablira un équilibre
ethnique ; les "sages" dont elle redoutait le conservatisme et
l'incompétence deviennent tout à coup indispensables. De même, l'UNEBA
invite le roi à nommer un formateur intègre et qualifié qui mette sur
pied un gouvernement d'union nationale et à supprimer purement et
simplement les 2 Chambres dès que celles-ci auront décidé de travailler
comme sous la précédente législature» (22), «pour leur substituer un
Conseil législatif provisoire composé de citoyens intègres et reconnus
jusqu'à ce jour comme les meilleurs partisans et artisans de l'unité
nationale» (18).
Fort de ces conseils venant des Tutsi radicaux par le canal de
l'UNEBA,
«le roi désigne le premier ministre, sans tenir compte
des voeux de la Chambre qui aurait souhaité Gervais Nyangoma, ni
de ceux de l'UPRONA qui proposait Thaddée Siryuyumusi (Tutsi
modéré). Il préfère nommer son cousin, Léopold Bihumugani. Le roi
se passe de l'investiture du Parlement ... (et) renforce encore
sa position par quatre Secrétariats d'Etat (armée, gendarmerie,
planification et justice) qui sont sous son autorité directe>
(18).
«Après que le roi eut encore refusé la nomination de Nyangoma au
Conseil de la Couronne, la majorité de la Chambre acquiert
l'impression que le changement qu'elle a perçu dans les élections
ne se répercutera pas dans la vie politique et dans les
structures du pays. Le roi continue sa reprise en main et, contre
l'avis des bureaux des 2 Chambres (formés uniquement de Hutu),
décide par arrêté la réorganisation des communes : celles-ci
passeront de 181 à 78 et les bourgmestres ne seront plus élus par
la population, mais nommés par le roi» (18) ou par ses délégués :
ici le gouverneur de province, là le ministre de l'Intérieur. Le
texte initial de cet arrêté royal du 2 septembre 1965 prévoyait
que les bourgmestres seront choisis parmi les secrétaires
communaux, stipulation qui sera vite supprimée quand on se rendît
compte que la plupart des secrétaires communaux étaient d'origine
hutu (19).
«En parodiant de la sorte la Constitution, le roi porta au-delà
des limites du supportable l'exaspération des Hutu qui, du reste,
avaient déjà montré un seuil de tolérance exceptionnellement
élevé pour les caprices du roi» (19). La situation qui en 1965 a
engendré la tentative de coup d'état a donc été façonnée par le
roi et ses conseillers, dont aucun n'était Hutu.
A la suite de l'arbitraire incessant du roi et de ses clients
tutsi, «la tension est à son comble. Dans la nuit du 18 au 19
octobre 1965, un groupe d'officiers Hutu attaque le palais royal
(de Bujumbura) avec quelques troupes. Un commando blesse
grièvement le Premier Ministre, tandis que le roi parvient in
extremis à échapper et se réfugie au Congo (Zaïre) dans un camp
de mercenaires près de la frontière. Les troupes restées loyales
sous la direction du capitaine Micombero, Secrétaire d'Etat à la
Défense, sont rapidement maitresses de la situation. Dans les
campagnes, la population reste calme. Un soulèvement se produit
dans 4 communes seulement près de Muramvya (la région de
Mirerekano) et environ 500 Tutsi sont tués par des groupes de
Hutu et de Twa, souvent au nom du roi que les Hutu croient
attaqués par les Tutsi» (18).
Concernant les troubles à Muramvya, il faut ajouter que cette
province abritait la maison natale de Paul Mirerekano certes,
mais aussi et surtout le fief du roi. De plus, peu de temps avant
octobre 1965, Muramvya avait été le théâtre de remous qui ne sont
pas sans rappeler ceux qui sont survenus à Narangara en
juilletaoût 1988. En exécution de l'arrêté royal arbitraire du 2
septembre 1965, on avait désigné des Tutsi comme bourgmestres
dans plusieurs communes de la province. L'un d'entre eux, Nikobamye, devint
vite si impopulaire qu'il fut démis par le gouverneur Miburo, à la
demande des conseillers communaux. Le ministère de l'Intérieur réagit
sans tarder : il destitua le gouverneur Mîburo et réinstalla Nikobamye à
la tête de la commune Rutegama, en dépit des protestations de la
population locale (19).
La tentative de coup d'état ayant échoué, comment s'effectue la
répression ? «L'Armée, la justice et surtout les gouverneurs de
province et les commissaires d'arrondissement frapperont fort durant 3 mois. De 2.000 à 4.000 Hutu seront exécutés. La
répression paraît avoir touché, outre de grands upronistes de la
première heure (Bamina, Mirerekano et quelques autres) qui avaient défié le roi dans l'affaire de la réorganisation des communes, les
nouvelles élites qui s'étaient dégagées à la suite des récentes
élections, et un grand nombre de Hutu qui jouissaient de quelque considération sur les collines moniteurs, infirmiers,
boutiquiers, etc.» (23). Le commissaire d'arrondissement Tharcisse Ntavyibuha, qui se distingua à Muramvya en tirant à vue sur tout
Hutu, fut promu gouverneur de province (24).
«En tout état de cause, il faut à tout prix souligner qu'un nombre
substantiel des leaders hutu qui furent exécutés n'avaient absolument
rien à voir avec les événements dont on les tenait pour responsables. Le
besoin d'assouvir la vengeance ethnique, et la peur que toute mesure
autre qu'un "châtiment total" ne mène à d'autres troubles, sont les
seules explications au caractère massif et arbitraire des exécutions»
(25).
Commentons un peu ce récit assez neutre des événements de 1965. Après
avoir maté les insurgés, on continue la chasse au Hutu pendant 3 mois,
de manière préméditée et (donc) selon un plan qui se propose de liquider
tout individu hutu présumé capable de se rebeller à l'avenir contre
l'ordre qu'on établit. S'agit-il d'autre chose que de massacres
préventifs ?
Certes, le sentiment de vengeance tribale peut pousser à des excès et à
punir trop sévèrement les coupables. Mais en l'occurrence, le châtiment
ne doit être appliqué qu'aux vrais coupables, après que leur culpabilité
ait été dûment établie. Tout agent l'Etat qui se laisse alors guider par
le ressentiment ou par des animosités personnelles devrait être
sanctionné. Lorsqu'il est au contraire récompensé comme Ntavyibuha pour
le meurtre pur et simple de plusieurs dizaines de Hutu, on ne peut
s'empêcher de penser qu'il a obéi aux instructions de ses supérieurs, et
que donc il a agi suivant un plan conçu pour «anéantir le péril hutu et
faire régner l'apartheid tutsi».
Enfin, les mesures litigieuses décrétées par Mwambutsa au lendemain des
élections du 10 mai 1965 allaient toutes dans le même sens : bafouer au
besoin tous les principes démocratiques pour éviter que le pouvoir ne
puisse être un jour contrôlé par des Hutu et leur servir éventuellement
à dominer les Tutsi. C'étaient
donc aussi des mesures préventives, basées de surcroît sur un
procès d'intention. Après les constatations ci-dessus, la question
de savoir si le «plan Muhirwa-Simbananiye» est une réalité ou une
fable ne se pose absolument plus.
Reste à savoir si et comment la personnalité des responsables de
l'Assemblée Nationale a pu catalyser les tensions avant le putsch
manqué d'octobre 1965. «Le président de l'Assemblée Nationale
(Emile Bucumi) et les 2 vice-présidents (Paul Mirerekano et
Patrice Mayondo) avaient vécu ensemble pendant leur exil à Butare
(Rwanda), et ils ne rentrèrent au Burundi qu'après les élections.
Des trois, Mirerekano était sans nul doute le plus populaire parmi
les masses hutu, et son retour au Burundi contribua plus à
éveiller leur conscience ethnique que les efforts conjugués de
tous les autres Hutu politiciens. A cause de l'énorme popularité
de cet homme parmi les Hutu, la candidature de Mirerekano provoqua
de graves soucis chez certains officiers de l'Armée et politiciens
tutsi» (26).
Or, depuis que les assassins de Pierre Ngendandumwe avaient réussi
à rester impunis et que le roi était devenu leur allié, les Tutsi
extrémistes se croyaient tout permis. «Ainsi, peu de temps avant
que Mirerekano ne rentre au Burundi, le Secrétaire d'Etat à
l'Armée (Capitaine Micombero) et le Secrétaire d'Etat à la Justice
et chef de la Sûreté (Sixte Butera), se mirent d'accord pour le
faire condamner par contumace à 20 ans de prison par un Conseil de
Guerre spécialement convoqué à cet effet» (26). Un civil, condamné
par un Conseil de guerre spécial parce qu'il est populaire ?
Encore une fois nous avons affaire à une mesure préventive,
destinée à empêcher qu'un politicien hutu n'ait de l'ascendant sur
les masses.
Effrayés par le succès que Paul Mirerekano remporta à Bujumbura
sans même avoir pu mener campagne sur place, Micombero et Butera
renoncèrent à leur idée d'un conseil de guerre (26). Le rôle
ultérieur de Micombero donne à penser que celui-ci resta rongé par
le souci d'endiguer et d'isoler les Hutu politiciens, afin de
pouvoir les éliminer plus facilement de la scène ensuite. Un fait
est certain : au sein de l'Armée (sur laquelle Micombero
veillait), on semait en octobre 1965 des rumeurs selon lesquelles
des officiers hutu conspiraient de nuit avec des politiciens hutu.
La réunion d'un conseil disciplinaire fut même projetée pour les
alentours du 20 octobre 1965. Certains officiers hutu, par excès
de panique et/ou par manque d'illusions, estimèrent que seul un
coup d'état immédiat pouvait encore les sauver (24). On connaît la
suite.
Notre conclusion est qu'en octobre 1965 les Hutu du Burundi
n'avaient pas le pouvoir politique, administratif et militaire ;
en tout cas
ils en avaient bien moins que leurs compatriotes
tutsi. on a d'ailleurs tout entrepris pour que les Hutu
politiciens n'aient pas plus de pouvoir après qu'avant les
élections du 10 mai 1965. Le fonctionnement normal des
institutions parlementaires fut immédiatement bloqué par la
Couronne (agissant de connivence avec les Tutsi extrémistes),
cependant qu'on mettait en place les structures nécessaires à
l'écrasement de la rébellion qu'on provoquait sciemment en
exaspérant les Hutu politisés.
On dit que les politiciens tutsi du
Burundi pratiquent de
l'autodéfense (14), et nous le croyons volontiers. Mais leur
coutume est antérieure au coup d'état manqué d'octobre 1965, et
elle se base sur cette doctrine : la meilleure défense, c'est
l'attaque. Le problème est alors de savoir si l'objet défendu et
les moyens utilisés sont légaux et légitimes. L'ensemble des
événements de 1965 montre que ce qui compte pour la plupart des
Tutsi politiciens, c'est le pouvoir. Ils veulent en écarter autant
de concurrents hutu que possible et par n'importe quel moyen, au
besoin en organisant préventivement des parodies judiciaires, des
assassinats et des massacres à grande échelle. Est-il étonnant que
jusqu'à ce jour la grande majorité des Hutu n'accepte pas cette
politique ? Et ira-t-on croire, après cela, que les Tutsi sont
tous et toujours les bons et ceux qu'il faut plaindre et défendre
en tout (7) ?
Nous ne pouvons pas manquer de relever la ressemblance entre le
régime burundais actuel et celui qui a été instauré au cours de la
deuxième moitié de l'année 1965 : rejet des élections au suffrage
universel direct pour désigner les membres de l'administration
communale et provinciale (27), suspension de la constitution et/ou
élimination de toutes les clauses à résonnance démocratique,
dissolution ou absence du Parlement, apparition et consolidation
du monopartisme (28) grâce à l'étouffement des opposants. Tant que
cette situation perdure, le régime du Burundi est à coup sûr
antidémocratîque, et très peu de Hutu auront tort s'ils le
suspectent ou l'accusent de les discriminer.
Notes et références :
(1) «A propos des récents événements de Ntega et de Marangara, UNE REFLEXION CRITIQUE>, P. 9.
Document de 21 pages, publié par un collège de
sept professeurs de l'Université du Burundi à
Bujumbura, le 15 septembre 1988.
(2) VOIE DU PROGRES, n°3, mai 1974, p.16
Voir aussi «LE RESEAU ARC-EN-CIEL», 1976, p. 38
(3) « Une réflexion critique», p. 11
(4) « Une réflexion critique>, p. 10
(5) « Les origines du problème ethnique, les difficultés et
les conditions de sa solution. Une réflexion d'intellectuels non partisans sur la
question»,p. 3. Bujumbura, 1988,22 pages.
(6) LEMARCHAND R., «Rwanda and Burundi», pp. 387-388. Pall Mall Press Ltd., London, 1970, 562 pages.
(7) «Une réflexion critique», p. 14
(8) «Une réflexion critique», p. 15
(9) «Une réflexion critique», p. 13
(10) REPUBLIQUE DU BURUNDI, «Communiqué sur le rapport de laCommission nationale chargée d'étudier la question
de l'unité nationale>, p. 1. Message du Ministère des Relations extérieures à toutes les ambassades du
Burundi. Bujumbura, 15.05.1989, 4 pages.
(11) NDAYAHOZE M., «Rapport politique N2 093/100/CAB/68» du ministre de l'Information. Bujumbura, avril 1968.
(12) «Les origines du problème ethnique-», p. 5
(13) LE RENOUVEAU DU BURUNDI, nQ 2964, 13-14.08.1989, p. 4.
(14) LEMARCHAND R., «Rwanda and Burundi», p. 409
(15) CART H.-P., «Etudiants et construction nationale au Burundi (1962-1969», p. 67. CEDAF, Cahier 2-3/1973,
Bruxelles. 93 pages + annexes.
(16) LEMARCHAND R., «Rwanda and Burundi», p. 355
(17) LEMARCHAND R. et MARTIN D., «Génocide sélectif au Burundi»,pp. 7-8. Minority Rights Groups (MRG), Rapport
NQ 20, 1974
(18) CART H.-P., op. cit., p. 64
(19) LEMARCHAND R., «Rwanda and Burundi», p. 415
(20) VOIE DU PROGRES, NQ 13, pp. 40-42.MEPROBA-Belgique, décembre 1980.
(21) CART H.-P., op. cit., p. 62
(22) CART H.-P., op. cit., p. 63
(23) CART H.-P., op. cit., p. 65
(24) LEMARCHAND R., «Rwanda and Burundi», p. 417
(25) LEMARCHAND R., «Rwanda and Burundi», p. 419
(26) LEMARCHAND R., «Rwanda and Burundi», p. 412
(27) LE RENOUVEAU DU BURUNDI, NQ 2917, 18-19.06.1989
(28) «Une réflexion critique», p. 18
MEPROBA-BELGIQUE, Voie du Progrès,
N° 19, Novembre 1989.
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