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Le précédent de Bugaram a
Les réfugiés barundi,
otages de la Tripartite ?
POLITIQUE-RWANDA
par François Misser
AFRIQUE N°56 SEPTEMBRE 1982
Récemment le délégué du Haut Commissariat de l'ONU à KIGALI, M. Osseni Fassari,.se félicitait encore de ce que le Rwanda n'ait jamais refoulé un réfugié vers son pays d'origine. «Les autorités rwandaises ont beaucoup de, respect pour les droits de l'homme, même s'il leur est parfois difficile de les faire respecter en raison de pressions étrangères», constatait-il.
Or, à la fin du mois de juin dernier, on apprenait l'arrestation dans le Sud-Ouest du pays, à Bugarama, non loin de la frontière du Burundi, de six enseignants barundi réfugiés, incarcérés aussitôt à la prison de Cyangugu, dans la même
Les six hommes, tous membres du parti TABARA («Au secours»), une formation de gauche interdite au Burundi, exerçaient leur métier depuis plusieurs années au Rwanda. Ils présentaient l'inconvénient pour M. Juvénal Habyarimana, le président de la République -rwandaise, de divulguer un peu trop leurs thèses sur la «souveraineté populaire» et la «réforme agraire» auprès des cultivateurs rwandais de la région, des Hutus comme eux; c'est du moins l'explication que nous a donnée,
Gérard Rushishikara, secrétaire général du Comité Solidarité Burundi, réfugié à Bruxelles.
Pagaille
Pour les membres de ce Comité, ces hommes payaient-là, en fait, le prix du scandale au Sommet Franco-Africain de Kigali en 1979, et dont on accusa les militants de TABARA d'être les auteurs.
Durant le sommet, ces militants avaient en effet semé une belle pagaille parmi les congressistes en diffusant des tracts hostiles au Chef de l'Etat Burundais, le Colonel Jean-Baptiste Bagaza.
Celui-ci en prit ombrage au point qu'il quitta d'abord Kigali avec fracas avant d'accuser le chef de la sécurité rwandaise, le Major Lizinde, de «couvrir» les activités des opposants barundi au Rwanda. Les militants de TABARA avaient dénoncé publiquement la suprématie de la minorité Tutsi (14% de la population) sur la majorité Hutu (85%) au Burundi et réclamaient - également «l'établissement des libertés démocratiques» dans ce pays.
Pression
Encore traumatisés par le génocide de Micombero, prédécesseur du président Bagaza, qui se solda en 1972 par 15.000 victimes, Hutu pour la
plupart, les opposants critiquaient la politique de réconciliation de l'actuel chef de
l'État un Tutsi - qui tardait selon eux à faire sentir -ses effets, compte tenu de l'opposition au partage du pouvoir des éléments les plus conservateurs de I'UPRONA (l'Union pour le progrès national), le parti unique.
Le Colonel Bagaza menaça de quitter aussi la «Tripartite»(1) et accusa le Rwanda d'avoir violé les accords de sécurité conclus lors de sa fondation le 29-8-1966 à Kinshasa et complétés le 20 septembre 1976 entre les trois
États membres de la Communauté Économique des Pays des Grands Lacs.... Il fallut en octobre 1979, à Goma au
Zaïre, un sommet extraordinaire des trois chefs d'Etat du Rwanda, du Burundi et du
Zaïre pour régler le différend.
Du seul point de vue géostratégique, le président Mobutu ne pouvait en effet
s'offrir le luxe de l'éclatement d'une telle entité dont les avantages apparaissent considérables. En effet, le Chef de
l'État Zaïrois avait alors un besoin impérieux de maintenir la cohésion de l'ensemble, ne serait-ce que pour éviter aux maquis du P.R.P.
(2) du Kivu, de pouvoir jouir d'une base de repli, sinon d'un sanctuaire au Burundi.
L'entremise du puissant voisin zaïrois et la faculté toujours possible pour Bagaza de réactiver en dernier ressort, à partir du territoire burundais, d'éventuelles opérations des irrédentistes IYENZI Tutsis, réfugiés au
Burundi après le désastre qui suivit la révolte de 1963 et qui donna lieu au génocide tutsi au Rwanda, constituèrent de sérieux moyens de pression.
La réponse ne se fit pas attendre. De nombreux réfugiés Banindi Hutus Rirent déplacés du sud vers le nord du Rwanda. Et le président Habyarimana donna largement satisfaction à son voisin méridional en ôtant à
Lizinde, la direction des services de sécurité. Quelques mois plus tard, en 1980, le même Lizinde et M. Alphonse
Kagenza, homme. d'affaires et ancien ministre, furent accusés d'avoir ourdi un complot ultra-hutiste contre le régime en place à Kigali trop prodigue envers les Tutsis du Rwanda. Puis ils furent condamnés à mort fin 1981, à l'issue d'un procès retentissant, dont la sentence n'a toutefois pas encore été exécutée depuis lors.
Quelle que soit la pertinence de la sanction prononcée, elle ne pouvait déplaire à
Bagaza. Cela étant, il faut reconnaître au gouvernement rwandais que jusqu'à présent, il avait remarquablement tenu tête aux pressions de ses voisins: du reste, la plupart des réfugiés
barundi, au nombre d'une quinzaine de mille se sont plutôt bien insérés.
Si l'attitude de Kigali envers les réfugiés commence à soulever quelque inquiétude, il faut d'abord en chercher les causes au Burundi. Confronté au mêmes problèmes fondamentaux que son voisin (effondrement des cours du café, surpopulation, enclavement et détérioration des termes de l'échange) le Burundi connaît plus de difficultés à réunir le consensus social. Tant et si bien que l'on débouche parfois sur des situations conflictuelles pour le moins étranges. Ainsi en novembre 1980, c'est l'armée qui est intervenue à Rutovu pour réprimer une révolte des collégiens qui s'étaient mis en grève pour protester contre
l'incompétence d'un enseignant. Le domaine de l'éducation demeure en effet au Burundi
l'un des principaux foyers de contestation. Et il en cuit à ceux qui dénoncent la persistance de la sous-représentation des Hutus sur l'ensemble des diplômés: le représentant à Bruxelles du parti UBU, un autre groupe de l'opposition, M. Jérôme Ndiho, annonçait en juillet l'arrestation de de= militants de son paru incarcérés à la prison de Mpimba ...
Malaise
Ces incidents viennent se greffer sur il réalité difficile déjà pour les Hutus en majorité cultivateurs et ajoutent au malaise durable et profond reconnu sur le terrain économique. Dans la revue «Le renouveau du Burundi» du 31 juillet 1981, les responsables de l'Office du 716 (avec le café la principale denrée d'exportation du pays) déplorent: "Le coût d'un kilo de thé que les usines fabriquent grâce à I' énergie à des groupes électrogènes représente dans certains cas une fois et demi le prix de vente du thé sur le marché extérieur".
Plus que Par le passé, le pouvoir en place à Bujumbura ne semble = émt de supporter la contestation. Et la tentation d'utiliser l'alliance scellée entre les Etats de la CEPGL pour juguler l'opposition extérieure, semble se dessiner . plus nettement. Jusqu'à présent, Kigali avait tenu bon. Mais avec l'équivalent d'un tien de sa population établie dans les pays - il faut citer le cas des Bahima Tutsi rwandais, 80.000 rencensés par le H.C.R- en Ouganda, les quelque 300.000 Rwandais du Burundi et le million de compatriotes naturalisés ou non, installés au Zaïre - il faut reconnaître que la voie apparait bien étroite pour les autorités de KIGALI.
Les arrestations intervenues récemment préfigurent-elles une politique nouvelle à Kigali? «Nous nous efforçons de décourager les tentatives de subversion et la néfastes ambitions des éléments irrédentistes dans le cadre d'une politique de bon voisinage», a dit le président Habyarimana.
Déjà en froid avec le président ougandais, Milton Obote, qui lui reproche de trop laisser la bride sur le cou aux partisans du « Uganda Popular Movement de l'ancien ministre de la Défense, Yoweri Mseveni, le président rwandais veut-il mettre en garde les réfugiés, otages ou non de la Tripartite, au moment même ou l'on fête le
vingtième anniversaire de l'Indépendance de son pays? L'inextricable problème des réfugiés dans certe région de l'Afrique et le jeu complexe de régimes contestés, à juste titre ou non, pourrait ternir l'image du Rwanda pays d'accueil, vantée par le H.C.R.
(1) Communauté Economique des Pays des Grands lacs rassemblant les trois anciennes colonies belges.
(2) Parti Révolutionnaire du Peuple, dirigé par Laurent
Kabila.
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2002
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