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Interview de
M. SINDAYIGAYA
Jean-Marie,
"Homme politique et Homme d'écriture".

22 Juillet 2002,
Bilal Luqman, AGNews
AGNews
a le plaisir de recevoir cette semaine, M. SINDAYIGAYA
Jean-Marie. Homme politique et Homme d'écriture, nous
découvrirons ensemble les différentes facettes de cet Ingénieur
Civil de formation. Certains l'appellent l'"Honorable
SINDAYIGAYA". Pourquoi ? Et bien c'est tout cela qui nous a
intéressé en l'invitant ! Nous évoquerons avec lui certains
points de l'actualité et il nous en fera son
commentaire. B.L.
B.L.: M. SINDAYIGAYA
Jean-Marie,
bonjour ! Pouvez-vous vous présenter brièvement ?

S.J-M.: Je m'appelle
Jean-Marie SINDAYIGAYA. Je suis né "aux environs"
("environs" car ma mère était illettrée) d'octobre de l'année 1956
en Province de Muramvya, Commune Rutegama. Le 29 juin 1993, j'ai été élu député.
J'ai, en même temps, été président du groupe FRODEBU jusqu'à l'assassinat
du Président NDADAYE. De formation je suis Ingénieur Civil ayant fait mes
études à l'Université Catholique de Louvain en Belgique. Je ne suis pas littéraire
de formation comme certains ont pu le croire à cause des quelques ouvrages que
j'ai écrit.
Il y eut successivement :
(1) Juin 1991 : Sortir de la
violence au Burundi qui fut imprimé par les Presses Lavigerie à Bujumbura.
Dans ce livre, je décris
la société burundaise et ses problèmes. J'y proposais aussi des
solutions. Plus précisément, j'ai parlé de "Conférence
Nationale" qui comme on le disait, devait être adaptée à la culture
Burundaise. Mais Buyoya
l' a refusée.
A cette époque, j'ai même
adhéré à une association qui a démarré le débat des conférences publiques
sur la démocratisation, les droits de l'homme et autres, qui s'appellait l'
A.C.P.B. (Association Culturelle pour le Progrès au Burundi.) J'ai été membre
et j'ai été même président de cette association. Nous organisions des débats
et des conférences. On a même invité des personnalités comme le Professeur
Lemarchand (en juillet 1991).
Ce qui m'a poussé à écrire
ce livre (1000 exemplaires épuisés en 6 mois . Un véritable succès! ),
ce sont les problèmes que je voyais se profiler. En 1990, le débat sur la démocratisation
était en marche presque partout en Afrique. Même Mobutu qui avait toujours dit
: "parti moko" (un seul parti) , "ekolo moko" (un seul
pays), "mokonzi moko" (un seul chef) a tourné la page. Fin avril
1990, Mobutu a dit à la télévision " travaillons désormais main dans la
main" et le multipartisme était lancé du jour au lendemain.
Au Burundi, on faisait
l'autruche. Mobutu, le
dictateur que tout le monde a connu, a adhéré au multipartisme dès avril
1990. Habyarimana y est entré Novembre 1990. Ce sont les pays
voisins. Au Burundi, Buyoya organisait le congrès du parti UPRONA en décembre
1990 lorsqu' ailleurs, c'était déjà les "Conférences Nationales".
C'était un Congrès du Parti Unique UPRONA et avec un bricolage où on mettait
qu'il était" élargi". Elargi à qui ? Personne n'a jamais su
à qui il était élargi. On a ramassé quelques réfugiés qui sont venus
remercier le "Régime" et sont repartis, certains en exil pour
toujours. C'était cela "élargi". Lorsque vous élargissez, vous élargissez
à des forces politiques qui ont un nom. Il pouvait par exemple inviter le
MEPROBA. Le MEPROBA serait peut-être venu. Ou d'autres organisations, à l'extérieur.
Il y avait beaucoup d'organisations de réfugiés à l'extérieur. Ils
n'ont pas été invités. On a dit "élargi". Mais "élargi"
a qui ? A des individus que l'on ramassait à sa convenance? On ramassait ceux
qui n'allaient pas dire des choses désagréables. C'est cela le problème
de cette démocratisation. Tout s'est fait dans la fausseté. Vous
n'amorçez pas l'ouverture en disant : "Allons y mais petit à petit, mais
nous irons"et puis en fermant toutes les issues. Buyoya a dit dans son
discours au Congrès ,si mes souvenirs sont bons : "L'UPRONA restera la
seule source d'inspiration pour le peuple Burundais". Il faudrait que
je revois le texte pour que cela soit confirmée. C'est incroyable.
NDADAYE, je me souviens bien, et ses compagnons du FRODEBU avaient demandé
que l'on leur donne la parole. Ils étaient à l'UTB. Ils allaient réclamer
le multipartisme tout de suite. On ne leur a pas accordé la parole. Alors
le Congrès de l'UPRONA de décembre 1990 était élargi à qui ? Et voilà
comment la démocratisation a commencé. La suite fut comme le début : un
jeu de cache-cache.
On invente le faux
argument que "la Conférence Nationale, ce n'est pas Burundais,
c'est importé d'ailleurs".
Au Bénin, la Conférence
Nationale a réussi. Le Bénin, qui était dirigé par une dictature
"pseudo-marxiste"est maintenant un exemple en Afrique. Même si
il reste pauvre. Mathieu Kerekou n'est pas revenu au pouvoir par un
putsch comme Buyoya mais par les urnes. Le Mali de Moussa Traoré a
connu des problèmes mais finalement le pays s'est redressé. Les éléctions se
déroulent normalement. Le Général ATT vient de revenir au pouvoir par les
urnes et non par un putsch comme Buyoya.
Chez nous, au Burundi
, le problème est qu' il n'y a pas eu d'honnêteté dans la conduite de cette
transition. S'il n'y a pas d'honnêteté dans ce que l'on fait, rien ne peut
changer. Quand Buyoya prétend faire des négociations de cessez- le-feu, il se
promène avec qui il veut. Tantôt, il amène celui-ci en Afrique du Sud,
celui-là en Tanzanie, il dit à un autre "allons- y à
Libreville". Je ne sais pas, si il ne va en envoyer sur la Lune. Ce n'est
pas possible. Il faut qu'on soit réellement conséquent et que l'on en
termine un fois pour toute. Le "problème burundais", c'est
l'inconstance politique ou encore la perversion politique. Les gens sont prêts
à vendre leur mère pour accéder au pouvoir.
(2) Novembre 1998 : Grands
Lacs : Démocratie ou Ethnocratie ? paru aux Editions l'Harmattan
(3) Juin 2000:
Mondialisation: Nouvel Esclavage de l'Afrique, aux Editions l'Harmattan
(4) Janvier 2002 : Burundi :
La Saga d' Arusha paru aux Editions ARIB
J' y raconte ce qui s'est
passé depuis le processus de démocratisation avorté aux négociations d'Arusha.
Je parle des problèmes qui continuent à se poser maintenant alors qu'ils étaient
supposés être réglés.
B.L.: Parlant d'Arusha
que pensez-vous de la représentativité politique du point de vue des
rapports de force ?
S.J-M.: Si les négociations
avaient été réellement ce qu'elles devaient être, tout serait terminé. Il
y avait des belligérants qui n'étaient pas à Arusha. Mais , ceux qui y étaient,
savaient qu'un jour ou l'autre, ceux qui n'y étaient pas, devraient à leur
tour participer à des négociations. Ce qui fut étonnant, c'est que l'on
avait dit qu'il fallait un cessez-le- feu qui devait être négocié dans la
foulé des Accords d'Arusha. Que s'est- il passé ? On a vu des gens commencer
à voir qui sera président, comment est-ce que l'on se partagerait les postes
etc. Tout cela avant que ce dossier de cessez- le- feu ne soit négocié
et clôturé. C'est absolument irresponsable de la part de ceux qui se sont
mis à courir au partage du pouvoir au lieu de continuer et d'achever les négociations.
Ils savaient ce qui manquait, ils ne peuvent pas dire qu'ils ne savaient pas.
Ils l'ont fait exprès, et Buyoya, n'est pas le seul responsable dans cette
affaire. Il n'est pas le seul qui a obtenu des places en mettant au second
rang la fin de la guerre. Les autres auraient pu dire : " Ne partagez
rien on met d'abord fin à la guerre". Chacun devait faire pression
sur ceux de sa mouvance politique pour qu'ils répondent présents à
ces négociations". Est- ce que cela a été fait ? Non! C'est cela le
problème.
Maintenant, le partage des
postes n'a pas marché, lui aussi. On se chamaille. Certains disent " On
n' a pas donné assez". Il y a des partis qui ont tout pris".
Bien entendu ! Pendant les négociations, il y en a qui se montraient comme
les patrons de la fête. Et au partage, ils se sont servis. Ne croyez jamais
que l'on va vous donner la part du lion, si vous n'avez pas la crinière du
lion.
Il faut pour le Burundi
qu'il y ait la paix. Il faut qu'il y ait de l'espoir pour tout le monde
pour qu'il y ait des richesses à partager. Ce qui s'est passé à Arusha dans
la mesure où ces gens se sont partagé des postes et que la guerre a continué
n'est pas du tout ce qu'attendait le peuple burundais. On a réglé le
problème de quelques centaines de dignitaires qui votent eux-mêmes leurs
salaires. Mais le Burundi ce n'est pas ces centaines de personnes mais six
millions de personnes. Les intéressés ont appris le calcul et ils savent que
600 sur 6000.000 ce n'est que un pour dix mille soit pratiquement zéro pour
cent. Que toute la vie nationale s'arrête parce qu'ils se disputent des
places est une véritable prise d'otages. Par ailleurs, même dans le cas où
ils s'entendraient sur la manière d'exploiter la population, ils devraient
aider cette dernière à produire beaucoup de richesses. Et plus elle en
produirait plus ils auraient à lui prendre. E.
Bintame a dit:"Il est de l'intérêt des loups que les moutons soient
gras". Si vous avez une vache laitière et que vous ne la nourrissez pas,
elle va dépérir et dans un premier temps adieu le lait et finalement adieu
la vache.
Et dans mes livres,
j'ai toujours expliqué que" l'enseignement est le nœud du développement".
Vous ne pourrez jamais développer un pays sans l'enseignement. Lisez les
rapports annuels du PNUD. Il n'existe pas de pays développé qui n'ait
pas un niveau d'instruction de masse élevé. Et ce n'est pas le développement
qui crée l'instruction mais l'inverse: c'est l'instruction qui génère le développement.
Voilà que maintenant, l'enseignement est en panne au Burundi. Certains
enseignants ont un niveau de vie de loin inférieur à celui d'un boy
travaillant chez un grand chef. On leur promet qu'en l'an 2003 ils seront bien
mieux. C'est dans cinq mois. Au cours des débats d' Arusha, j'avais
soulevé que le dédoublement des Chambres législatives ne résoudrait aucun
problème mais serait par contre une lourde charge financière. On m'a dit que
j'évoquais un détail. Voilà donc qu'on a installé une super Assemblée
Nationale quadruple de celle de 1993 et un magnifique Sénat. On installe
alors tous ces nombreux "Vénérables"et "Honorables"
dignement pendant que les enseignants se plaignent de vivre dans des
conditions indignes.
En cours de publication:
Abarundi i Arusha: Bwira matwi humve inda. C'est presque La Saga d'Arusha mais
en langue nationale le kirundi
B.L.: Que
pensiez-vous de l'UPRONA pendant la démocratisation ou période de transition
?
S.J-M.: Il est vrai que le
parti unique s'appellait UPRONA comme il pouvait s'appeler "MPR",
parti Etat. Il ne faut réellement pas viser l'UPRONA comme parti. S'il y a des
UPRONISTES qui ont commis des crimes, ils doivent en répondre. Mais, il ne faut
pas dire le parti UPRONA. C'est très dangereux. Ceux qui ont ruiné le pays
vont demeurer dans l'anonymat. Ou, il y a même actuellement des gens qui
ne sont plus à l'UPRONA mais dans les nouveaux partis mais, qui
faisaient la pluie et le beau temps à l'UPRONA. Les gens vont là où la
marmite est au feu. La marmite, qui est au feu, sent beaucoup; elle
parfume et tout le monde y va. Il y en a qui sont déjà passés
de l'UPRONA au FRODEBU et vice-versa une , deux, trois ou quatre fois. Trois ou
quatre "Allez et Retour". Ils s'accrochent au balancier du
pouvoir. Pourvu qu'ils soient aux affaires, le nom de parti politique importe
peu.
B.L.: Comment
avez-vous vécu la campagne électorale de 1993 ?
S.J-M.:
La campagne électorale a été un mélange de fête populaire et d'inquiétude.
Le malheur était que "le processus de démocratisation" avait été
taillé sur mesure. Il n' y a pas eu de transition pour préparer le
multipartisme. Il est arrivé ce qui devait arriver à moins d'un miracle.
Lequel n'a pas eu lieu. L'opposition, à savoir les anciens tenants de la
couronne, n'étant pas préparée à l'alternative, a perdu les élections et
n'a pu le supporter. Elle a dit non avec la manière que l'on connaît le
21 octobre 1993. Ce ne fut pas le putsch de quelques simples officiers, loin de
là.
B.L.: Le
plan Simbananiye a t'il vraiment existé ?
S.J-M.: En 1968, la lettre
du Ministre de l'Information, NDAYAHOZE Martin, contient des choses étonnantes.
Cette lettre est un document administratif (donc peu contestable). Ce qui y était
écrit en 1968 s'est déroulé en 1972. Tout cela presque à la lettre. Mais,
maintenant, dire qu'il y a eu un plan tel quel de M. Simbananiye Athémon; il
faudra des preuves. La lettre de Ndayahoze est une piste mais pas une preuve.
Mais ce qui est plus clair, par contre, c'est son implication dans
les événements de 1972 tout comme ceux de 1965. Il occupait des fonctions précises.
Il faut toujours établir les faits. Ce sont eux qui mènent aux plans éventuels.
Commencer par postuler l'existence d'un plan et remonter aux faits c'est
mettre la charrue avant les bœufs.
B.L.: Le tribalisme, au
Burundi, comment le vivons nous ?
S.J-M.: Le tribalisme ... Non seulement au
Burundi on a des esprits régionalistes mais il y a aussi des clans. Le
tribalisme est une réalité. Mais, c'est dommage que le problème ethnique
occulte tout le reste. En 1971, on a eu un problème entre Tutsi, les
Banyaruguru et les Hima. C'était un problème sérieux. Mais au sein des
Hutu aussi, on a du régionalisme. On le sait et on le voit. Mais, le simple régionalisme-voisinage
est positif. Par exemple, je ne peux pas ignorer le sort de mon
voisin hutu ou tutsi et prétendre résoudre le problème de quelqu'un se
trouvant à l'autre bout du pays. C'est quand on commence à privatiser l'Etat
que le régionalisme devient une nuisance extrême. Et dès que le problème
ethnique perd de son acuité, il y a résurgence des autres tares dont le
clanisme. Il y a des clans qui se disent supérieurs aux autres.
Les gens, à défaut de pouvoir défendre un
projet politique, chacun s'installe et prend les alliances, là où il peut.
Tous les moyens sont bons. C'est une dynamique socio-politique inévitable dès
que l'arène met en scène des groupuscules pensant intérêts sectaires et non
intérêt collectif national. Ce manque de vision devient même
obscurantisme. Le tribalisme devient un comportement délirant.
Par exemple:
a.) A Bujumbura certains
bistrots étaient tenus par des Tutsi méprisants auxquels vous demandiez
une bière et qui vous la refusaient uniquement parce que vous êtes Hutu
ou un Tutsi qui ne leur plaît pas. Pour ces gens, l'argent a une ethnie.
Ce comportement de la part d'un commerçant est purement et simplement paranoïaque. Moi
je croyais plutôt que pour embêter les Hutu ou les Tutsi il fallait leur faire
tout dépenser afin qu'ils n'aient plus un seul sou!
b.) Tu vas au marché, tu demandes
"la banane coûte combien ?" et on te répond "elle est
vendue".
c.) Vous avez des qualifications et
vous avez des noms qui sonnent mal ou un visage qui ne plaît pas. Vous vous présentez
pour avoir du travail et on vous dit: "la place vient d'être prise".
Cela tu peux le trouver aussi bien chez les
Hutu que chez les Tutsi.
B.L.: La thèse "Hamitique",
qu'en pensez-vous ?
S.J-M.: La thèse Hamitique... Cela ne tient
pas debout. C'est du vent. Je ne suis pas anthropologue. Mais l'anthropologie
est une science. Les TUTSI seraient des "Juifs". Très bien. Mais leur
langue, elle est partie où ? Ils l'ont laissée où ? Normalement,
quelque part, on retrouverait la langue des Tutsi, de "ces Juifs venus aux
Grands Lacs". Maintenant, il y a des gens comme Jean Bwejeri (HAVILA)
qui inventent des théories. Ils disent que quand un grand éleveur
rencontrait un autre il lui disait: "Amasho!" (lui souhaitant
d'avoir beaucoup de vaches"... un grand troupeau). HAVILA dit
que cela ressemble au salut juif "shalom". Aucun linguiste n'acceptera
de cautionner leurs élucubrations. Les vrais Juifs devraient leur demander
d'arrêter parce qu'ils les ridiculisent. C'est de la malhonnêteté.
Aujourd'hui, il y en a qui reçoivent le financement de on ne sais
quel lobby. Mais cela ne durera pas. Ils profitent des luttes de positionnement
géostratégique en Afrique. Entre la Bible et la science, il y a une différence. Il
y a des thèses qui disent même que les premiers habitants de la "palestine"
n'étaient pas juifs. Les juifs seraient venus et ils les auraient
chassés. D'où, ceux qui ont été chassés vers l'Afrique n'étaient pas
juifs. Bwejeri, qui est- il alors ? Les coutumes et le mode de vie
contredisent souvent les théories les plus prétentieuses. Une anecdote:
J'ai vécu pendant quelques années au Kenya, lorsque l'on voit l'habitat des
hima au Burundi, on retrouve le même habitat et certains traits de
mentalité chez les Kikuyu du Kenya . Mais les uns on les dit Bantou et les
autres Nilothiques. C'est au pifomètre qu'on classe les humains.
B.L.: Y -a -t'il
une "Extrême Droite Burundaise"
? Existe t'elle ?
S.J-M.: C'est un sujet très délicat. Une
chose est certaine: celui qui s'aventure à en parler rationnellement se
retrouve entouré par rien que des ennemis. Comme j'en ai l'habitude d'être
pris par certains pour un inconscient, je vais m'y aventurer. Une parenthèse :
quand j'ai écrit à Bujumbura « Sortir de la violence au Burundi » en
critiquant le parti unique seul maître à bord et en taxant l'armée burundaise
de quasi mono-ethnique, quelqu'un m'a dit que la Sûreté n'a pas osé m'arrêter
parce qu'on m'a pris pour un fou. Mais la vérité est que quand la Sûreté se
préparait à m'empoigner, c'est un dignitaire de ce même parti unique qui a
intervenu pour leur dire qu'il y avait du vrai dans l'écrit et que m'empoigner
aurait l'effet contraire de celui recherché.

Je vais m'exprimer sans détours.
Au Burundi il n'y a pas d'Extrême
Droite ni d'extrême quoi que ce soit.. Il
y a juste des Burundais qui, pour se mettre en évidence afin de se hisser au
pouvoir ou de s'y maintenir ne reculent devant aucune recette y compris la plus
criminelle. Quand on parle des Nazis, je n'ai jamais entendu que l'un des
tenants de cette idéologie tels que Goering ou Himmler aient adopté des
attitudes fluctuantes envers les Juifs et les autres peuples qu'ils
disaient inférieurs. Au Burundi des camps se traitent mutuellement de génocidaires.
Ils prennent l'opinion comme faite rien que d'imbéciles. Quand Mukasi traite
Minani et d'autres de génocidaires, est-ce aujourd'hui qu'il apprend leur
existence ? Quand il y eut les négociations de partage du pouvoir en 1994,
Mukasi n'a pas refusé de s'asseoir à côté des cadres du FRODEBU qu'il traite
aujourd'hui de génocidaires. Mais parce que la distribution des postes qui a
suivi les négociations ne se déroula pas comme lui le souhaitait il a changé
le fusil d'épaule et il a commencé à voir des génocidaires. Bien plus il y a
des choses que les Burundais ignorent encore mais elles seront dites le moment
venu.
Quand Buyoya est revenu au pouvoir
le 25 juillet 1996, Mukasi l'a aussitôt pris en chasse quelques mois après la
mise en place des organes du pouvoir Buyoya. Savez-vous pourquoi ? Pour la
raison que je vous ai donnée en amont. Je continue. Dernièrement on a rappelé
sur les sites Internet au Député Ngenzebuhoro, alors Président du Groupe
UPRONA qu'il avait sorti une déclaration de son Groupe où il accusait Minani
d'avoir lancé le « Génocide "des Tutsi" sur Radio Kigali. Dites-moi
comment le même Ngenzebuhoro est assis à la droite du même Minani à
l'Assemblée Nationale ? Ou il a menti ou alors il tolère des génocidaires.
Restons toujours dans le cas de ceux que les Hutu appellent les extrémistes
tutsi. Parlons de Rutamucero Diomède, Président de PA-AMASEKANYA. Il en arrive
même à se vanter d'être au chômage depuis des années. Dans une interview
paru sur internet les lecteurs se souviennent que le journaliste lui a fait
remarquer que pour quelqu'un qui est au chômage il menait un grand train de
vie. Quand il n'est pas en prison il voyage même là ou d'autres ingénieurs
burundais hutu comme tutsi n'ont pas la possibilité d'aller. Il est plus
puissant que la majorité des chefs des partis politiques et beaucoup sont tentés
de le copier pour survivre politiquement.
Tous ces gens détestent Buyoya
parce qu'il jongle mieux qu'eux et qu'il arrive à faire marcher tout le monde
ou presque. Dans le camp d'en face la situation est aussi grotesque. Quand nous
étions à Arusha, Domitien Ndayizeye était de ceux qui critiquaient les méthodes
de l'armée pour avoir lui même été malmené et frappé. Mais voilà donc que
hissé au sommet c'est lui qui va à l'État Major féliciter l'armée qu'elle
fait du bon travail. Il est le seul à croire que ces officiers le croient.
Quand il était au pouvoir, Ntibantunganya a ouvertement dit que c'est lui qui
envoyait l'armée en opérations quand on lui demanda de s'expliquer sur des
massacres commis en Province Kayanza si mes souvenirs sont bons. Peu après ces
mêmes militaires le chassaient l'obligeant à se réfugier à l'Ambassade des
USA. Diplomatiquement il y a effectué une visite de courtoisie. Quand
Ntibantunganya commettait des erreurs, certains Hutu disaient « Soyez cléments
envers notre petit Hutu ». En ce qui me concerne si un Hutu me coupe un bras,
je ne lui présenterai pas l'autre. Uniquement parce qu'il est Hutu comme moi.
Qui est extrémiste et qui ne l'est pas. Tous ceux qui crient aux génocidaires
et autres criminels étaient hier à leurs côtés ou y seront demain et
changeront de bout en bout de discours. Il n'y a donc pas d'idéologie véritablement
extrémiste au Burundi. Une idéologie, quand on en a une, est quelque chose
qu'on n'abandonne pas au vestiaire du jour au lendemain et qu'on récupère à
volonté.
Dans mon entendement il n'y a pas
d'extrémisme de droite ou de gauche au Burundi. Pour qu'on soit à droite ou à
gauche il faut d'abord avoir une idéologie. Mais on peut entendre par extrémisme
de droite les forces conservatrices du statu quo. Dans ce cas il faut toujours
prévenir. Parce que dans le monde actuel est de droite celui qui adhère au
système libéral. Et être libéral n'est pas synonyme d'être conservateur au
sens des changements qu'on veut imprimer à la société. Celui qui projette le
libéralisme dans un pays séculairement, géré comme un système socialiste,
n'est pas conservateur, mais réformateur.
Pour mieux comprendre, il faut aller à la
genèse de ces milices. Le pays a connu réellement des
massacres à grande échelle. Je suis entrain de faire un travail là
dessus. Prenons comme exemple la province de KARUZI qui n'était pas très
peuplée. Selon des chiffres approximatifs, car ce n'est pas de la comptabilité
des morts qui fait le constat, c'est réellement l'horreur. Il y a eu plus
de douze mille Tutsi tués et plus de douze mille Hutu tués dans KARUZI. La
seule petite province de KARUZI qui n'était pas déjà très peuplée.
En quelques trois mois pas plus
! Lorsque vous avez des morts à ce rythme cela génère beaucoup de chose.
Il y a par exemple des groupes de déplacés Tutsi qui s'organisaient pour aller
se faire justice. Et cela, c'est un cercle de violence continu. Il y a d'autres
qui prétendent défendre les Tutsi alors qu'ils font tout cela uniquement pour
se positionner afin qu'un jour ils puissent conquérir le pouvoir en disant:
"Moi je défendais les Tutsi". Alors qu'il n'en était rien. Ce sont
des actions politiques.
Ces mouvements d'extrémistes
burundais n'ont rien à voir avec les mouvements extrémistes d'Europe que l'on
connaît. Les mouvements extrémistes d'Europe ont une idéologie. Ils sont de
droite. Au Burundi, les milices sont ni de droite ni de gauche. Elles sont
ethniques. Lorsque l'on dit que ce sont des milices d'extrême droite, on peut
le dire à condition de préciser qu'on parle de conservatisme. Lorsqu'en
Europe, on dit que vous êtes de droite; c'est que vous êtes plutôt libéral.
Si vous êtes d'Extrême Droite alors vous êtes fasciste. Les milices extrémistes
au Burundi ne se définissent pas par une idéologie politique extrémiste.
Elles recourent à des amalgames opportunistes. Et l'opportunisme est une
recette mais pas une idéologie. Au Burundi, les politiciens qui inspirent
voir créent ces milices, ne sont eux-mêmes ni à droite ni à gauche.
Ils sont uniquement là d'où ils peuvent louvoyer. Les partis politiques au
Burundi pourraient être supprimés que cela ne changerait rien. Vous entendrez
souvent des politiciens qui disent des choses qui n'ont rien à voir avec
ce qui est inscrit dans la Charte de leur parti. Ce n'est pas leur problème. Et
c'est cela qui est gênant.
Il faut qu'au Burundi les gens
qui veulent réellement parler politique, qu'ils parlent de "projet de société"
ou de vie collective. Quand on parle de vie collective, c'est toute une société.
Une société ne change pas du jour au lendemain. Elle ne change pas de cap en
une journée. Elle se meut sur base de projets durables. On manque encore
cruellement de tels projets.
B.L.: Que
pensez-vous de l'idéologie du génocide ?
S.J-M.: Lorsqu'on parle politique, il
faut un minimum d'honnêteté. Même si la politique n'est pas le sanctuaire de
l'honnêteté. Comment est -ce que ceux qui parlent de génocide en 1993
oublient que la commission des Droits de l'Homme a adopté le rapport Whitaker
disant qu'il y a eu "Génocide des
Hutu en 1972". Ils ont une perte de mémoire dès qu'on recule avant
1993. N'oublions que de tels crimes sont imprescriptibles. Au niveau judiciaire,
on ne peut pas affirmer qu'il y a eu génocide
en 1972. Parce que le rapport Whitaker ne se basait pas sur une enquête
judiciaire internationale neutre qui aurait été faite. Ses conclusions ne sont
que des indications. En 1993, c'est exactement la même chose.
L'enquête de 1996, on sait ce qu'il faut en penser. Comment voulez-vous
faire une enquête sur des crimes, quand ceux qui ont tué le président et qui
ont déclenché la crise, sont toujours puissants ? C'est-à-dire l'Armée. Alors,
on condamne des gens qui ne sont pas commanditaires mais des exécutants.
Comme Kamana. Ils prennent la peine de mort que l'on devait attribuer à
d'autres. Condamner et exécuter de tels lampistes pour couvrir les vrais
commanditaires est un assassinat crapuleux. Maintenant, ceux qu'on traite
de génocidaires, eux aussi sont toujours au pouvoir. Comment est-ce que
vous dîtes qu'une enquête a été menée quand il n'y avait aucun moyen
de forcer ceux qui de part et d'autre sont accusés de venir s'expliquer ? Puis,
dire, que les conclusions valent quelque chose. La Commission d'enquête de
1996 l'a reconnu, son travail ne vaut pas le travail d'une commission d'enquête
judiciaire neutre. Une enquête vaut d'abord par la qualité des témoins. Or
,voyez-vous un témoin Tutsi des camps de déplacés dénoncer les militaires
qui gardent le camp pour les Hutu qu'ils ont massacré ? C'est impossible.
Voyez-vous un Hutu dénoncer un cadre du FRODEBU ou d'un autre parti qui
aurait participé à des massacres de Tutsi alors que ce dernier est caché
dans la population ? C'est impossible. La commission a reconnu la non
crédibilité des témoignages. Cela est clair. Il y a un Colonel
que la Commission a convoqué. Il a refusé de venir devant la commission.
La commission l'a mentionné dans son rapport. La commission n'avait pas
de mandat judiciaire pour l'obliger à venir. Il a dit: "Je suis trop occupé".
Comment cela trop occupé ! Lorsqu'on vous parle de massacres à grande échelle
ou de génocide, qui êtes-vous pour trouver des occupations plus urgentes ?
Et bien, il a refusé. L'enquête vaut quoi ? Si elle n'a pas pu auditionner ce
Colonel qui a occupé des fonctions clé, qui a-t-elle entendu? . A-t-elle
entendu les hauts dirigeants du FRODEBU qui sont montrés du doigt? Il
faut un cadre qui ait les moyens de convoquer tout le monde. Que l'on soit
président de la république ou je ne sais qui. Il faut qu'il puisse s'expliquer
devant cette commission pour que les faits soient établis. L'enquête de 1996
est donc, comme le Rapport Whitaker, une source d'information. Mais
entretemps il permet de faire des réglements de compte. Mais pour moi, un
crime contre l'humanité ne peut être vu de manière sélective. Et on ne peut
l'échanger contre un autre. Ceux qui l'ont commis doivent le payer. Ceux qui sélectionnent
le génocide à juger prétendent lutter contre l'impunité alors qu'ils font le
contraire. Le génocide sur lequel
ils fermeront les yeux rebondira tôt ou tard. Car ceux qui l'ont commis
demeureront impunis et sachons que le crime impuni en appelle toujours un autre. Il
faut une totale rigueur quand on parle de choses aussi graves.
B.L.: Comment
percevez-vous la loi d'Amnistie provisoire ?

S.J-M.: Aujourd'hui on mène un faux débat. On
parle d'amnistie provisoire. Je ne sais d'abord pas comment cette notion est
devenue applicable aux seuls Hutu rentrant d'exil. Une amnistie se vote pour une
catégorie de délits mais non pas d'individus. Une deuxième chose : si il
existait au Burundi une justice digne de ce nom on la laisserait s'occuper de
ces affaires toute seule. Mais ce n'est pas le cas. C'est pour cela qu'il est prévu
une Commission d'Enquête Judiciaire Internationale pour établir les faits
relatifs aux crimes de sang commis depuis l'indépendance. En attendant ce cadre
neutre on a prévu cette amnistie provisoire. Mais il ne faut pas s'imaginer
qu'il s'agit d'une consécration de l'impunité. On traite par la polémique un
problème très complexe. Parce que l'amnistie concerne les crimes politiques.
Qu'est
ce qui est crime politique et qu'est ce qui ne l'est pas dans les crimes de sang
qu'il y a eu au Burundi depuis l'indépendance ? Et
ceux que certains activistes disent qu'il s'agit de génocidaires à ne pas
laisser courir les rues, la question est de savoir, si ceux qui ont été
condamnés sont tous passés devant un débat contradictoire digne de ce nom.
B.L.: Que
pensez-vous des "Camps de regroupement" ou IDPS (politique
initiée par Buyoya depuis 1997 )? Vous! Vous les appelez, ainsi que Mandela
d'ailleurs, "Camps de concentration" ? Rappelons que près de
600 000 citoyens du Burundi (principalement des HUTU) sont concernées.

S.J-M.: Le régime Buyoya a pris en otage la
population prétextant que c'est pour accélérer la fin de la guerre il y a six
ans. Il s'agit d'un crime contre l'humanité dont les responsables devront répondre.
Les Organisations de défense des droits de l'homme et même le Département d'Etat
américain ont dénoncé en vain ces pratiques absolument inhumaines. Mais ici
il faut faire une mise au point. Sont aussi punissables que ceux qui ont commis
les crimes ceux qui détiennent des moyens d'agir et qui laissent faire. Ce
n'est donc pas Buyoya seul qui devra en répondre. La Convention pertinente précise
bien que sont également punissables ceux qui ont les moyens d'agir et qui
laissent faire. Que ces camps aient tant duré n'est pas l'oeuvre du
seul Buyoya et de son système auquel certains appartiennent en feignant de
ne pas le savoir. Quand vous soutenez quelqu'un vous êtes aussi comptable
que lui de ses actes. Etienne de La Boétie disait: "Du tyran. Ne le
soutenez point. Il tombera tout seul comme un colosse qui a perdu ses pieds
". Un système dure par les soutiens qu'il reçoit. Et à la cour les
courtisans sont pires que le roi.
B.L.: Dans les
négociations actuelles que pensez-vous du rôle de Nyangoma et de Jean-Bosco
N. ?
S.J-M.: Comme je ne
suis pas de près les derniers travaux, je ne vais pas parler du rôle qu'ils
jouent mais du rôle qu'ils pourraient jouer. Comme membres fondateurs du
CNDD (moi aussi d'ailleurs), ils connaissent parfaitement bien les
objectifs du CNDD dans les négociations. Ces objectifs sont défendus par
tous ceux qui se réclament du CNDD ou du CNDD-FDD. Avec cela on ne devrait pas
avoir de problèmes de fond. Il faut que Nyangoma, Ndayikengurukiye, Nkurunziza
et tous les autres soient positifs. Le problème me semble être le caractère démesuré
des prétentions des uns et des autres. Au lieu de maximiser la contribution
qu'on peut apporter, chacun tente de doubler les autres. Là c'est faire le jeu
de Buyoya qui continuera à les promener allègrement là où bon lui semble. Il
faut que chacun ait des prétentions justifiées. Ils ne pourront pas
demander à Buyoya d'avoir moins de prétentions quand déjà entre eux ils
n'ont pas réglé la question.
B.L.: La place
de la Communauté Internationale dans les négociations ?
S.J-M.:La Communauté Internationale, c'est
quelque chose d'assez flou. Quand la question va au Conseil de Sécurité, il y
a un pays qui est membre permanent qui a une certaine position et qui soutient
l'une des parties, en l'occurence le régime Buyoya. La Communauté
Internationale en tant que telle, est également un jeu de rapports de
forces. Il ne faut pas aller chercher trop loin. La sous région est déjà
une Communauté Internationale. La paix au Burundi sera une paix de la sous région
ou ne sera pas. Il y a certains acteurs privilégiés. La place de l'Afrique du
Sud maintenant. Lorsque Mandela a été désigné comme médiateur, c'était
la personne et pas l'Afrique du Sud. Zuma ne peut pas dire que quand Mandela
n'est pas là, il le remplace automatiquement sans consultations aucunes.
Mandela est le médiateur. Or ,on en est pas là. On n'improvise pas un médiateur.
Zuma lui s'est imposé. L'Afrique du Sud est une puissance. Nous sommes dans un
monde où les grands s'entendent pour man ger les petits. Un grand défend
rarement un petit sauf s'il veut se le réserver pour le croquer lui-même.
C'est cela l'éternel problème.
Actuellement au Burundi, il faut que l'on
demande des comptes. Moi, modestement j'écris. Il faut envoyer un signal clair
à tout ceux qui font du bricolage et qui pensent que cela durera éternellement. A
ceux qui se battent pour une cause qu'ils estiment être juste je dirai :
"Une chose est de défendre une cause juste, une autre chose est de la défendre
de manière juste et cohérente". Sinon, vous échouez alors que vous faîtes
d'énormes sacrifices.
B.L.: Monsieur SINDAYIGAYA
Jean-Marie, merci.
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2002
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