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En autorisant son arméé à pénétrer au Zaïre, fin
novembre, le président ougandais Yoweri Museveni a-t-il cherché à éradiquer
une menace réelle sur sa 'frontière ouest ou bien à étendre sa zone
d'influence aux dépens de son immense mais chaotique voisin dont le président,
atteint d'un cancer, semblait de surcroît mis sur la touche ? Considéré
comme. le « parrain » du régime rwandais, dont il a aidé les
dirigeants actuels dans leur conquête du pouvoir, M..Museveni,
d'origine tutsie, est, du coup, soupçonné de tirer toutes les ficelles
dans la région des Grands Lacs et, plus précisément, d'avoir, en
octobre, déclenché le conflit dans les provinces zaïroises du Kivu
par l'intermédiaire de tebelles en majorité tutsis, soutenus
activement par l'armée du Rwanda et, probabIement, par celle du
Burundi, toutes deux dominées par la même ethnie tutsie.
L'état-major ougandais a justifié sa brève incursion au Zaïre par un
droit de poursuite pour déloger des rebelles ougandais qui y avaient établi
leurs bases. Il est même possible, comme l'a dénoncé le gouvemement
zaïrois, que l'armée de Kampala ait conquis la ville zairoise de Beni,
à 70 kilomètres de la frontière, pour le compte des maquisards zaïrois
qui s'en approchaient au même moment par le sud. Devant la liberté de
mouvement dont jouissaient au Zaïre les rebelles ougandais, M. Museveni
avait tout intérêt à encourager, directement ou via Kigali, les
rebelles zaïrois à conquérir tout le Kivu et à nettoyer les bases de
guérillas qui menaçaient, du sud au nord, le Burundi, le Rwanda et
l'Ouganda.
La bienveillance de l'Ouganda envers le chef de l'« Alliance des forces
démocratiques pour la libération du Congo-Zaïre », Laurent Kabila -
dont M. Museveni dit en privé le plus grand bien -, peut passer pour
une réplique aux sympathies dont les rebelles ougandais bénéficient
au Zaïre. L'intérêt stratégique évident à soutenir cette rébellion
zaïroise se doublerait-il de visées économiques sur la riche province
du Kivu ? La réponse doit être nuancée, car le Kivu, comme la majorité
des provinces zaïroises, était defacto autonome: Kinshasa n'y exerçait
plus son autorité que de manière lointaine. Son économie est
aujourd'hui tournée vers l'Afrique de l'Est, et surtout le Burundi, le
Rwanda et l'Ouganda. Dès lors, quel intérêt aurait M. Museveni à
vouloir contrôler militairement le Kivu ? Aurait-il alors agi pour le
compte des Américains ?
LUTTE D'INFLUENCE
Les vifs échanges diplomatiques entre Paris et Washington, les
profondes divergences exprimées publiquement sur la crise des Grands
Lacs, et sur l'Afrique en général, révèlent une sourde lutte
d'influence entre la France et les Etats-Unis. Les Français n'hésitent
pas à voir une main américaine derrière l'offensive rebelle du Kivu,
si visiblement soutenue par le Rwanda, proche allié des Etats-Unis. Ils
avancent que Washington vise l'accès à des richesses géologiques,
dans le cas du Zaïre: l'or du Kivu. On parle de la compagnie canado-américaine
Barrick Gold Corporation, présente aujourd'hui dans l'est du Zaïre,
sur la zone aurifère de Bunia. Elle a signé un contrat, 1 en août
1996, avec le gouvernement zaïrois et, en septembre, a entamé ses
premières explorations sur sa concession de Kilo-Moto. Mais, quelques
jours après, la guerre éclatait au Kivu. Barrick a évacué son
personnel. Malgré la présence de l'ancien président américain George
Bush au conseil consultatif de la compagnie, Barrick n'a manifestement
pas été informée de l'offensive rebelle. On évoque aussi de
possibles gisements de pétrole autour du lac Albert. Quant au cobalt,
c'est une société franco-australierine, et non nord-américaine, qui
va réactiver la mine ougandaise de Kilembe, un peu plus au sud... Ce
n'est plus la ruée sur l'Afrique de la fin du XIX èm siècle, réplique
l'ambassadeur américain à Kampala, Michael Southwick. il ne voit dans
ces rivalités franco-américaines que l'habituelle compétition
commerciale entre grandes firmes concurrentes.
il n'empêche que, traînant les pieds pour envoyer une force
humanitaire multinationale au Kivu, les Américains ont paru vouloir
laisser le champ libre aux rebelles zaïrois. Mais ces derniers jours,
craignant une implosion du Zaîre, Ils ont commencé à insister, en
privé, auprès de Laurent Kabila pour qu'il stoppe sa progression. Côté
français, on ne manque pas de remarquer que les Etats-Unis réalisent
enfin qu'ils jouent avec le feu. Selon un officiel américain,
Washington souhaiterait que M. Kabila négocie avec M. Mobutu.
Tout va dépendre de la capacité de réaction de l'incontournable président
zaïrois, qui vient de rentrer au pays. Malgré la piètre résistance
de l'armée zaïroise face à la rébellion - appuyée, elle, par
d'anciens maquisards tutsis très aguerris -, certains observateurs se
disent pourtant convaincus que la seule présence du maréchal - et sa
fortune - suffiront à galvaniser les troupes et, au besoin, des
mercenaires. S'il parvient à reconquérir le Kivu par les armes, les
Etats voisins qui ont soutenu la rébellion risquent d'en subir les conséquences.
Or l'Ouganda a déjà fort à faire dans le Nord avec une insaisissable
guérilla soutenue par le Soudan; le président Museveni, bien qu'il
dirige en personne les opérations, n'arrive pas à la neutraliser.
jean Hélène |