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Le président ougandais MUSEVENI, "parrain" des Grands Lacs

KAMPALA

de notre envoyé spécial, 

Jean Hélène

Le MONDE 

19-12-1996


En autorisant son arméé à pénétrer au Zaïre, fin novembre, le président ougandais Yoweri Museveni a-t-il cherché à éradiquer une menace réelle sur sa 'frontière ouest ou bien à étendre sa zone d'influence aux dépens de son immense mais chaotique voisin dont le président, atteint d'un cancer, semblait de surcroît mis sur la touche ? Considéré comme. le « parrain » du régime rwandais, dont il a aidé les dirigeants actuels dans leur conquête du pouvoir, M..Museveni, d'origine tutsie, est, du coup, soupçonné de tirer toutes les ficelles dans la région des Grands Lacs et, plus précisément, d'avoir, en octobre, déclenché le conflit dans les provinces zaïroises du Kivu par l'intermédiaire de tebelles en majorité tutsis, soutenus activement par l'armée du Rwanda et, probabIement, par celle du Burundi, toutes deux dominées par la même ethnie tutsie.

L'état-major ougandais a justifié sa brève incursion au Zaïre par un droit de poursuite pour déloger des rebelles ougandais qui y avaient établi leurs bases. Il est même possible, comme l'a dénoncé le gouvemement zaïrois, que l'armée de Kampala ait conquis la ville zairoise de Beni, à 70 kilomètres de la frontière, pour le compte des maquisards zaïrois qui s'en approchaient au même moment par le sud. Devant la liberté de mouvement dont jouissaient au Zaïre les rebelles ougandais, M. Museveni avait tout intérêt à encourager, directement ou via Kigali, les rebelles zaïrois à conquérir tout le Kivu et à nettoyer les bases de guérillas qui menaçaient, du sud au nord, le Burundi, le Rwanda et l'Ouganda.

La bienveillance de l'Ouganda envers le chef de l'« Alliance des forces démocratiques pour la libération du Congo-Zaïre », Laurent Kabila - dont M. Museveni dit en privé le plus grand bien -, peut passer pour une réplique aux sympathies dont les rebelles ougandais bénéficient au Zaïre. L'intérêt stratégique évident à soutenir cette rébellion zaïroise se doublerait-il de visées économiques sur la riche province du Kivu ? La réponse doit être nuancée, car le Kivu, comme la majorité des provinces zaïroises, était defacto autonome: Kinshasa n'y exerçait plus son autorité que de manière lointaine. Son économie est aujourd'hui tournée vers l'Afrique de l'Est, et surtout le Burundi, le Rwanda et l'Ouganda. Dès lors, quel intérêt aurait M. Museveni à vouloir contrôler militairement le Kivu ? Aurait-il alors agi pour le compte des Américains ?

LUTTE D'INFLUENCE

Les vifs échanges diplomatiques entre Paris et Washington, les profondes divergences exprimées publiquement sur la crise des Grands Lacs, et sur l'Afrique en général, révèlent une sourde lutte d'influence entre la France et les Etats-Unis. Les Français n'hésitent pas à voir une main américaine derrière l'offensive rebelle du Kivu, si visiblement soutenue par le Rwanda, proche allié des Etats-Unis. Ils avancent que Washington vise l'accès à des richesses géologiques, dans le cas du Zaïre: l'or du Kivu. On parle de la compagnie canado-américaine Barrick Gold Corporation, présente aujourd'hui dans l'est du Zaïre, sur la zone aurifère de Bunia. Elle a signé un contrat, 1 en août 1996, avec le gouvernement zaïrois et, en septembre, a entamé ses premières explorations sur sa concession de Kilo-Moto. Mais, quelques jours après, la guerre éclatait au Kivu. Barrick a évacué son personnel. Malgré la présence de l'ancien président américain George Bush au conseil consultatif de la compagnie, Barrick n'a manifestement pas été informée de l'offensive rebelle. On évoque aussi de possibles gisements de pétrole autour du lac Albert. Quant au cobalt, c'est une société franco-australierine, et non nord-américaine, qui va réactiver la mine ougandaise de Kilembe, un peu plus au sud... Ce n'est plus la ruée sur l'Afrique de la fin du XIX èm siècle, réplique l'ambassadeur américain à Kampala, Michael Southwick. il ne voit dans ces rivalités franco-américaines que l'habituelle compétition commerciale entre grandes firmes concurrentes.

il n'empêche que, traînant les pieds pour envoyer une force humanitaire multinationale au Kivu, les Américains ont paru vouloir laisser le champ libre aux rebelles zaïrois. Mais ces derniers jours, craignant une implosion du Zaîre, Ils ont commencé à insister, en privé, auprès de Laurent Kabila pour qu'il stoppe sa progression. Côté français, on ne manque pas de remarquer que les Etats-Unis réalisent enfin qu'ils jouent avec le feu. Selon un officiel américain, Washington souhaiterait que M. Kabila négocie avec M. Mobutu.

Tout va dépendre de la capacité de réaction de l'incontournable président zaïrois, qui vient de rentrer au pays. Malgré la piètre résistance de l'armée zaïroise face à la rébellion - appuyée, elle, par d'anciens maquisards tutsis très aguerris -, certains observateurs se disent pourtant convaincus que la seule présence du maréchal - et sa fortune - suffiront à galvaniser les troupes et, au besoin, des mercenaires. S'il parvient à reconquérir le Kivu par les armes, les Etats voisins qui ont soutenu la rébellion risquent d'en subir les conséquences. Or l'Ouganda a déjà fort à faire dans le Nord avec une insaisissable guérilla soutenue par le Soudan; le président Museveni, bien qu'il dirige en personne les opérations, n'arrive pas à la neutraliser.

jean Hélène

 

@AGNews 2002