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Quand tout interfère : l'exemple d'Uvira en octobre 1996

Août 1999, "SECURITE DU PERSONNEL EN MISSION HUMANITAIRE
ENTRE COMPREHENSION, PROTECTION, DISSUASION ET ACCEPTABILITE
QUELQUES ELEMENTS DE STRATEGIE"
,Sous la direction de François Grunewald
Groupe URD (Urgence Rehabilitation Developpement)


Témoignage :

Que se passait-il de si grave dans cette province de Cibitoké, qui a pu conduire à l'embuscade qui a coûté la vie à trois délégués du CICR en Juin 1996. Pas plus qu'ailleurs, le CICR n'allait témoigner d'horreurs vues sur le terrain. Celles-ci d'ailleurs n'avaient pas repris une amplitude spéciale dans cette zone. Pourtant, à Uvira et sur la frontière zaïro-burundaise, ainsi qu'à la frontière rwando-burundaise (plaine de la Ruzizi), certains savaient déjà qu'il y avait dans la zone des mouvements importants de troupes et de matériel militaire. L'offensive banyamulengué était en préparation, mais il fallait que le secret soit maintenu, afin que l'effet de surprise soit maximum. Des informations recoupées à Bujumbura indiquent que ceci n'a pas été étranger à la mort de l'équipe du CICR, qui justement prenait la route de tous les convois …

Ceci dit, il faut évidemment éviter les explications trop rapides. Dans les contextes troublés, dans lesquels les extrémistes de tout bord ont d’abord intérêt à faire capoter les efforts de paix des fractions modérées, les menaces transformées en actions envers des intervenants internationaux peuvent faire partie de la stratégie politique de blocage des négociations.

 


L’évacuation des derniers expatriés présents à Uvira s’est faite " in extremis ". Tous en sont sortis vivants et certains qualifièrent ce fait de miraculeux. Mais à quel prix quand on sait que le convoi des " humanitaires ", couvert par les hommes de la garde présidentielle de Mobutu, a du forcer une barricade de civils Zaïrois. Le feu a été ouvert; deux Zaïrois sont morts. Comment a-t-on pu arriver à cette contradiction de devoir tuer pour fuir ?

Les programmes humanitaires en place :

Depuis 1994, les programmes mis en oeuvre par les ONGs, sur financements du HCR, visaient exclusivement les réfugiés. Peu à peu, les taux de malnutrition et de couverture vaccinale de ces camps étaient devenus bien supérieurs aux normes régionales...on mourrait de faim à l’extérieur des camps, mais les programmes des ONG restaient ciblés sur les populations " bénéficiaires ", pour les réfugiés. Dans le même temps, la région peu à peu s’était désertifiée du fait de la présence des réfugiés, déstabilisant les productions locales et attisant les tensions entre les différentes communautés. Les camps bénéficiaient de la protection des militaires de la garde présidentielle de Mobutu, engagés et payés par le HCR pour faire régner l’ordre. Dans le même temps, durant le premier semestre 96, les réfugiés Burundais continuaient de passer la frontière. Les ONG et le HCR préparaient en juin 96 l’ouverture d’un nouveau camp de réfugiés dans la plaine de la Ruzizi prévu pour 100.000 personnes.

Une situation se dégradant au quotidien :

A Uvira, les "humanitaires" étaient contraints de prendre des gardes de la police Zaïroise aux portes des bureaux...plus pour se protéger contre ces mêmes policiers que contre les autres agresseurs possibles. Les derniers mois, le nombre des " tracasseries " (terme Zaïrois signifiant les contraintes administratives) avait largement augmenté. De plus, certains acteurs humanitaires étaient régulièrement soupçonnés d’espionnage (le N°1 du HCR avait finalement été promu " personna non-grata " et avait du quitter le pays en quelques jours). Les miliciens rwandais se réorganisaient peu à peu pour mieux déstabiliser, par des incursions régulières, le nouveau pouvoir en place au Rwanda. Les camps étaient trop proches de la frontière. De plus, lors des paies des employés dans les camps, un certain pourcentage était ré-investit dans l’effort de guerre.

La masse de réfugiés était d’autre part utilisée par le gouvernement de Mobutu pour des jeux politiques (les hutus rwandais avaient la carte d’électeurs que les Zaïrois, d’origine rwandaise tutsie, entre autres les Banyamulengues, s’étaient vu retirer). Les dernières semaines, des rumeurs commencèrent à circuler sur une éventuelle attaque des Banyamulengues. En août 96, lors d’une réunion au HCR, personne n’avait été capable de prononcer ce nom, inconnu, preuve surtout d’une totale méconnaissance de la situation dans laquelle évoluaient les humanitaires. Les FAZ ont commencé à affluer de Kinshasa. Non payés depuis des mois, projetés dans une région dont ils ne comprenaient même pas la langue... les pillages sur les biens des ONG (seuls détenteurs de richesses) commencèrent et s’accentuèrent au rythme des défaites militaires.

Préparation et mise en œuvre des plans "sécurité"

Les procédures de sécurité se sont alors mises en place. Les plans d’évacuation les plus fous se construisaient et s’écroulaient rapidement. Uvira, petite ville coincée entre à l’ouest, la montagne où se déroulaient les combats, à l’est, le lac Tanganika, au sud, une piste impraticable et au Nord, la piste dite " des escarpements " menant vers Bukavu mais qui était alors minée. La seule voie de sortie était donc l’aéroport. Les autorisations de vols dépendant des autorités civiles locales qui ne voulaient surtout pas voir partir les expatriés. Ce fait signifiait pour eux la perte d’une partie du contrôle exercé sur les populations civiles et d’autre part, la reconnaissance au niveau international de problèmes au Zaïre, alors que la presse internationale ne s’était pas encore saisi de la question. Finalement, l'évacuation a pu avoir lieu, les collègues zaïrois restant seuls sur le terrain, devant une tâche difficile et un désordre indescriptible …

Première analyse et questionnements:

A la mi-octobre, les " humanitaires " étaient donc dans cet amalgame:

  • Retenus en " otages " par les autorités locales.(enjeux diplomatiques et médiatiques). Les autorités bloquaient les autorisations d'évacuation par avion;

  • Cibles des FAZ, protégés par la Garde Présidentielle et donc devenus partie au conflit.(enjeux locaux , économiques et stratégiques dans des conflits ou les ressources font défaut)

  • Pris à parti par les populations locales, puisque les pratiques de l'assistance avaient contribué à la résurgence du passé et de la culture de haine vis à vis des blancs (enjeux culturels, retour d’un racisme anti-blanc)

Conclusion

Le lendemain de cette évacuation, l’exode interminable des réfugiés Burundais et Rwandais de la plaine de la Ruzizi commençait. Fuyant les combats entre Banyamulengues (façade des forces Rwandaises, Kabila n’était pas encore apparu à cette époque) et les FAZ en déroute, ils remontèrent sur Bukavu, puis Goma, puis...beaucoup disparurent. Une nouvelle fois, tout le " dispositif humanitaire " de la Communauté Internationale a atteint ses limites devant les problèmes de sécurité.


 

 

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