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Buyoya explique sa "Nature du conflit Burundais" à  Parmes (Italie)


Gouvernement /AGNews 2002


Sur invitation de la Communauté San Egidio, le Président Buyoya s’est rendu à Palerme en Sicile où Il a participé à une Conférence Internationale sur le thème « Religion et Culture entre conflit et dialogue ». Cette conférence qui a lieu chaque année dans une ville européenne réunit tous les chefs religieux de toutes les confessions du monde, les hommes politiques, les intellectuels, les militants pour la paix dans le monde. Les débats ayant tourné autour du dialogue pour la paix et la réconciliation, le Président Burundais a donné sa contribution dimanche dans la soirée

 

Nous vous proposons l’intervention du chef de l’Etat :

  Eminences, Excellences, Mesdames, Messieurs,

  Je suis heureux aujourd’hui de participer à ce forum dont le thème central est « Religions et Culture entre Conflit et Dialogue ». Je voudrais, avant de développer Mon propos rendre hommage aux organisateurs de cette rencontre, car dans le monde actuel, des inquiétudes et des interrogations sont perceptibles sur tous les continents, d’où la nécessité de s’arrêter, de réfléchir ensemble, et d’approfondir le thème ci-haut cité.

 

Vous Me permettrez que dans le prolongement de ce thème, je puisse M’appesantir sur le dialogue, la paix et la réconciliation, car pour Nous, Nous qui sommes du Sud, Nous qui sommes à la tête d’un pays, le BURUNDI, qui est engagé dans la recherche de la paix et de la réconciliation depuis longtemps,  cette occasion, en plus d’être privilégiée, est en même temps particulière et la bienvenue.

 

Le dialogue, la paix et la réconciliation sont des défis dans le monde entier. Si Nous sommes ici, Notre intention est non d’enseigner ou de donner des leçons sur ces concepts, mais Notre intention est de témoigner, de partager avec cette assemblée l’expérience de Mon pays, l’expérience Burundaise en cette matière.

 

Vous voudrez accepter que je vous situe ce pays, en fournissant quelques données   géographiques et historiques.

 

Le Burundi est un pays  situé en Afrique Centrale et dont les pays limitrophes sont à l’Ouest : le Congo Démocratique, au Nord : le Rwanda, au Sud et à l’Est :  la Tanzanie. La population est de 6 Millions et demi d’habitants avec l’une des densités les plus fortes en Afrique, plus ou moins 300 habitants au kilomètre carré en moyenne .  

 

Aujourd’hui République, le Burundi fut pendant très longtemps, un Royaume avec des structures administratives et sociales très solides dans cette Afrique des Grands Lacs. Dès 1885, le Burundi fut une colonie allemande et après la 1ère guerre mondiale une colonie belge. Il sera indépendant en 1962 et c’est autour de la lutte pour l’indépendance, que des clivages ethniques, ensuite des turbulences politiques vont commencer à se manifester.

 

En effet, le Burundi est peuplé par trois ethnies, les Hutus qui forment la majorité (85%), les Tutsis qui sont une minorité (14%) et les Twas qui sont encore plus minoritaires (1%).

 

Toutes ces  ethnies parlent une même langue, elles ont les mêmes pratiques culturelles et religieuses, elles vivent indistinctement sur les collines de ce pays depuis des siècles, si bien que utiliser le mot ethnie pour distinguer les populations dans le cas du Burundi est même impropre.

 

Pendant des siècles, on n’ a jamais connu des conflits dits ethniques ou communautaires entre Hutus et Tutsis. Les guerres que le pays a régulièrement vécues étaient des guerres entre princes qui enrôlaient Hutus, Tutsis et Twa de tous côtés.

 

Eminences, Excellences, Mesdames, Messieur

 

Le conflit ethnique au Burundi est né du système colonial burundais qui, dans une logique de diviser pour régner, a théorisé sur les différences entre les groupes sociaux au détriment des ressemblances.

 

Ce système a structuré les différences par une gestion de l’Administration et de l’Education qui, dans un premier temps, a favorisé les Tutsis. A la veille de l’Indépendance le colonisateur a voulu s’assurer de celui à qui il fallait confier le pouvoir. Comme par surprise, il a découvert que le pouvoir devait revenir à la majorité de la population en l’occurrence les Hutus. Des partis politiques à base ethnique ont été créés sur inspiration et encadrement du colonisateur.

 

Le conflit ethnique au BURUNDI  a pris racine et a perduré même après l’indépendance parce que les élites l’ont exploité dans leur lutte pour le contrôle du pouvoir. Quarante ans après l’indépendance, il ne serait pas juste de continuer a blâmer le seul colonisateur. 

 

La première confrontation dite ethnique entre les Hutus et les Tutsis a eu lieu au Rwanda en 1959 dans la même mouvance de l’indépendance. Cette confrontation s’est soldée par la mort et l’exil des milliers de Tutsis et la prise du pouvoir par les Hutus fortement assistés par le colonisateur.

 

Cet événement, à cette période précise de l’évolution politique en Afrique Centrale, a eu un impact considérable  sur l’histoire du Burundi post-colonial.  A partir de cette date, je pourrais en résumé expliquer tous les drames survenus au Burundi depuis 1965, comme une lutte à mort entre les élites Hutus et Tutsis, les uns voulant accéder au pouvoir par tous les moyens y compris  par la violence, les autres voulant  s’opposer à tous prix pour échapper à la mort et à l’exil.

 

Les confrontations les plus sanglantes entre Hutus et Tutsis au Burundi ont eu lieu en      1965, 1972, 1988, 1993. La situation que nous connaissons aujourd’hui est une épisode de cette longue lutte. C’ est pourquoi le Burundi mon pays est depuis quelques années une place où le thème « Dialogue pour la Paix et la Réconciliation » se trouve être une nécessité vitale.

 

J’ai été personnellement engagé dans cette entreprise  de recherche de la paix et de la réconciliation par le dialogue au Burundi depuis une quinzaine d’années. Je pourrais parler de cette expérience pendant de longues heures, mais cela n’est ni possible ni utile. Je voudrais, si  vous me le permettez,  dire en quelques minutes, quelles sont les étapes  les plus importantes et les plus difficiles de cette longue marche pour la paix et la réconciliation. 

 

   

Eminences, Excellences, Mesdames, Messieur

 

La première étape, la plus difficile  a été pour les burundais de reconnaître publiquement qu’il existe un conflit entre les Hutus et les Tutsis.

 

Pendant longtemps, on a voulu nier l’existence des clivages ethniques ou communautaires. Les mots Hutus, Tutsis étaient couverts de tabous alors que le vécu quotidien était régi par des relations intercommunautaires tendues à différentes époques explosives d’une façon dramatique.

 

C’est seulement en 1988, après les événements sanglants de NTEGA et MARANGARA  que la classe politique et la société civile ont décidé de lever le voile pour reconnaître qu’il y a un problème socio-politique grave à l’ origine de confrontations répétitives.

 

Franchir cette étape a été très difficile dans une société qui, mentalement, avait encore des comportements monarchiques et où l’unité du pays avait un caractère sacré. Il fallait beaucoup de courage pour oser briser le tabou. 

 

La deuxième étape tout aussi difficile est d’identifier les protagonistes  et de les mettre ensemble.

 

La même année 1988, une commission chargée d’étudier la question de l’Unité Nationale,  composée de façon paritaire par des Hutus et des Tutsis, a été mise en place, avec comme  objectif de dégager des solutions qui mettent fin aux crises qui avaient endeuillé l’histoire du BURUNDI après son indépendance.

 

C’est ainsi que le débat a commencé. Il est devenu public, officiel et quotidien. Le silence a été brisé et des voies d’approche pour la réconciliation ont été tracées.

 

La question de l’unité nationale, autrement dit la problématique des relations entre les Hutus et les Tutsis a diminué le débat  socio-politique entre 1988 et 1992 à tel point que à un moment donné, nous avons eu l’illusion que les Burundais avaient domestiqué les démons de la division ethnique.

 

Vous chassez le naturel, il revient au galop. Nous l’avons expérimenté à nos dépens lors des élections de 1993. Les tensions ethniques ont failli détruire le tissus social au BURUNDI en particulier au moment de l’assassinat du président NDADAYE, trois mois après son accession à la Présidence. Cet événement a déclenché la crise que nous vivons encore aujourd’hui.

 

La troisième étape est celle de mettre sur pied un cadre de débat contradictoire pour définir minutieusement la nature du conflit pour ensuite avancer  les voies de solutions.

 

Le cadre de  débat contradictoire, c’est cela qui a manqué aux solutions avancées entre 1988 et 1996. On a contesté la représentativité des Hutus et des Tutsis qui ont mené le débat. Les formules de partage du pouvoir qui en ont résulté étaient une démarche volontariste de l’autorité que ce soit à l’époque du parti unique ou après les élections de 1993.

 

C’est cela que les négociations d’Arusha entre 1998 et 2000 sont venus corriger. Le cadre de débat était véritablement contradictoire. Les partis politiques, 14 au total, 10 d’obédience Tutsi, 4 d’obédience Hutu plus 3 factions armées étaient sensés représenter véritablement les intérêts des  Hutus et des Tutsis.

 

La nature du conflit Burundais a été identifié de façon consensuelle par les différents protagonistes. Je paraphrase l’Accord d’Arusha. Le conflit burundais est de nature politique avec une  dimension ethnique très importante. Les élites Burundaises se battent pour le contrôle du pouvoir et ce faisant, ils exploitent le facteur ethnique pour accéder ou se maintenir au pouvoir.

 

La solution pour résoudre le conflit est une gestion du pouvoir qui, d’ une part, respecte les principes démocratiques de base notamment l’élection des dirigeants  par un vote, un homme une voix, mais qui introduit des corrections pour tenir compte du facteur ethnique. A titre d’exemple, si le Président élu est un Hutu, le Vice-Président doit être d’ethnie différente, un Tutsi pour être concret. Le Gouvernement est à 60% hutu et 40% tutsi. Si le Président de l’Assemblée Nationale est d’une ethnie telle, le vice-président sera d’une ethnie différente. L’Assemblée Nationale et le Sénat ont chacun deux vice-présidents d’ethnies différentes.  Au parlement, il est dit qu’aucune ethnie ne peut être représentée à plus des deux tiers. Il en est de même au niveau local. L’Armée et la Police seront composées de 50% Hutu, 50% Tutsi. 

 

C’est en substance la formule de partage du pouvoir contenu dans l’accord d’Arusha pour la Paix et la Réconciliation au Burundi signé le 28 août 2000 après une médiation internationale conduite dans un premier temps par Mwalimu Julius NYERERE et dans un deuxième temps, après le décès de celui-ci, par Nelson MANDELA. Je voudrais signaler, à ceux qui ne le savaient pas, que cette négociation avait  commencé bien avant de façon discrète sous la houlette de la Communauté San Egidio qui nous réunit ce soir.

 

L’Accord d’Arusha pour la Paix et la Réconciliation a été signé par tous les partis politiques agréés au BURUNDI au nombre de quatorze, trois factions armées qui ont décidé d’abandonner la lutte armée, l’Assemblée Nationale de l’ époque et le Gouvernement. 14 des 17 organisations ayant signé cet accord se trouvent dans les institutions de transition. Deux factions armées n’ont pas voulu se joindre au processus de paix ; ce sont ceux-là qui continuent  à faire  de la violence malgré que l’Accord d’Arusha a commencé à être mis en application avec la mise en place le 1er novembre du Gouvernement de Transition.

 

Nous disons aujourd’hui que le défi qui se présente à nous est de parvenir au cessez-le-feu entre le Gouvernement et les deux mouvements armés qui ont choisi de poursuivre la violence.

 

 

     Eminences, Excellences, Mesdames, Messieurs,

 

La quatrième étape, peut-être la plus difficile et la plus délicate, est de créer les conditions pour la mise en application des solutions convenues dans l’Accord de Paix.

 

 La mise en application de l’Accord est un nouveau processus; c’est une négociation permanente . Pour que un accord de paix puisse être appliqué, il  faut commencer par des choses très simples. Il faut que ceux qui l’ont signé montrent qu’ils y croient réellement non seulement par des discours, mais par des actes concrets. L’Afrique regorge d’accords signés mais qui sont restés lettre morte.

 

La deuxième condition pour que l’Accord soit appliqué, il faut que la population y croit, que chaque partie à l’accord accepte de mobiliser ses adhérents à l’accord. L’accord devient alors une propriété non seulement des signataires mais aussi de toute la société.

 

La troisième condition qu’il faut c’est  créer un environnement sécuritaire propice pour que chacun puisse sentir que les menaces qui pesaient sur lui sont écartées. Personne des protagonistes ne  pourra, d’une manière ou d’une autre, confisquer l’accord. C’est cela qui nous manque le plus au BURUNDI parce que nous devons appliquer l’accord pendant que les violences continuent.

 

Enfin nous devons créer un environnement socio-économique favorable. La paix ne signifie pas seulement les négociations, les accords signés, c’est aussi une  création des conditions socio-économiques favorables pour que les populations, longtemps meurtries par la guerre, puissent être réhabilitées et avoir accès au développement économique et social.

 

Dans notre cas, la communauté internationale, qui a puissamment appuyé le processus de paix, avait promis d’assister le BURUNDI dans ses efforts de reconstruction une fois les accords signés. Malheureusement, cette assistance a été plus dans les discours que dans les actes posés.

 

Eminences, Excellences, Mesdames, Messieurs,

 

Le processus de paix au BURUNDI en est là, entre l’espoir que la paix pourrait revenir bientôt, que la réconciliation pourrait être une réalité, et la crainte que la poursuite des  violences par les groupes armés et la situation économique précaire pourraient remettre en cause le pas franchi. Cependant, je peux affirmer que le dialogue pour la paix et la réconciliation est une réalité qui, elle, a franchi un niveau irréversible. Ce dialogue, pour produire tous ses effets, ne devrait plus s’arrêter.

 

Dans mon exposé, il s’agissait d’une expérience pour le dialogue  et la réconciliation au sein d’une communauté nationale pour résoudre un conflit socio-politique. Il y a dans le monde d’autres types de conflits, conflit entre les Etats, conflit entre les cultures, les religions, conflit d’intérêts divers. Il semble qu’il n’ y ait de meilleure voie que le dialogue et la concertation. C’est l’objet de notre réunion ce soir, c’est le thème de notre rencontre. Telle était ma modeste contribution à ce débat.

 

 

                                  JE VOUS REMERCIE.                               

 

 

 

 

Petit commentaire critique (AGNews) :

 

 

A travers son discours M. Buyoya explique "la nature du conflit Burundais"  comme étant un "conflit éthnique". De ce côté là, il partage le même point de vue que le PALIPEHUTU. Pour trouver la solution à ce conflit, pour lui, il faut  un système démocratique "un homme, une voix" mais en même temps permettant la parité (ou équilibre) au niveau du pouvoir (politique et militaire) entre HUTU et TUTSI. Sachant que les HUTU représentent 85% de la population et les Tutsi 14%. Pour lui, c'est cela que veut instaurer les "Accords d'Arusha".

Le paradoxe dans ce propos est  que si M. Buyoya  accepte le suffrage universelle , on ne voit pas comment "lui" peut imposer un "système paritaire basé sur  l'appartenance ethnique" de sa population. Il faudrait demander à la population Burundaise  ce qu'elle en pense avant de vouloir la lui imposer.

Deux remarques importantes :

 "Dire que le problème Burundais est ethnique c'est se dérober et c'est trop facile."  C'est révoltant.

 

                                                          

 

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