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UNE INTERVIEW DU NOUVEL HOMME
FORT DU BURUNDI
« Pourquoi
j'ai pris le pouvoir»
LE NOUVEL OBSERVATEUR
(Laurent Bijard)
PAR PIERRE BUYOYA
23/08/1996
Le Nouvel Observateur. - Qu'est-ce qui vous a poussé à reprendre les
commandes du pays en juillet, trois ans après votre défaite électorale de 1993 ?
Pierre Buyoya. - Nous nous trouvions ici dans une situation explosive.
Toutes les institutions de l'Etat étaient bloquées, on
parlait d'un nouveau Rwanda, d'un gigantesque bain de sang. Nous
avons donc pris le pouvoir pour faire la paix, et notre priorité est l'arrêt des
tueries. Cette démarche passe par un dialogue national pour parvenir à un
nouveau consensus démocratique, et par
des négociations avec les différentes factions pour mettre un terme à la guerre.
En attendant, depuis trois semaines je ne peux pas dire qu'il n'y ait pas un
seul incident, mais le pays est calme...
N. 0. - Cela signifie-t-il l'ouverture de négociations avec le leader
extrémiste hutu Léonard Nyangoma, un homme que vous connaissez bien car vous
êtes tous les deux de la même région ?
P. Buyoya. - Nyangoma n'est pas le seul concerné. Nous sommes prêts à
parler également à d'autres extrémistes hutus, à condition qu'ils rompent avec
leur politique de génocide.
N'oubliez Pas que le dernier rapport de l'ONU évoque les
"actes de génocide"
commis par le Frodebu.
N. 0. - Restaurer l'Etat, cela veut dire restaurer la justice. Que comptez-vous
faire contre les officiers qui seraient impliqués dans l'assassinat du président
Ndadaye en 1993 ?
P Buyoya. - La justice va faire son travail sans aucune obstruction. Aucune
donnée ne sera cachée. Désormais, plus personne ne sera couvert par le Pouvoir.
Ce principe est applicable à tous.
N. 0. - On dit parfois qu'en introduisant le système démocratique au Burundi il
y a trois ans, vous êtes allé trop vite. Qu'en pensez-vous aujourd'hui ?
P Buyoya. - C'est un peu le drame du
Burundi. Certains ont confondu démocratie et revanche. Certains en attendaient
trop. Ici, la démocratie, ça a été tout le contraire de la réconciliation.
N. 0. - On compare souvent la situation de voire pays à celle de l'Afrique du
Sud. Avec, ici, une majorité hutue opprimée par une minorité tutsie. On vous
considère un peu comme le De Klerk burundais, le dirigeant de la minorité
dominante qui veut faire la paix avec la majorité non reconnue...
P. Buyoya. - Oui, mais ici je n'ai pas trouvé mon Mandela. Au moindre incident,
l'idéologie génocidaire reprend le dessus. Si nous avions eu des politiciens du
Frodebu (parti hutu) qui auraient eu le courage d'appeler au calme en octobre
1993, après la mort de Ndadaye, tout le monde y aurait gagné.
N. 0. - Vous-même, trois ans plus tard, voyez-vous le concept de démocratie de
la même façon ? Comment envisagez-vous la fin de ce que vous appelez la période
de transition ?
P. Buyoya. - En 1993, on parlait beaucoup d'unité et de réconciliation.
Aujourd'hui, il va falloir imposer des garanties pour éviter une dictature
ethnique et toute velléité de génocide. Nous allons verser tout cela au débat
national. Ensuite, aptes une période de deux ou trois ans, nous parviendrons à
un accord pour de nouvelles élections ou une nouvelle période de transition.
La démocratie n'est pas un produit fini qu'on peut facilement exporter. La
démocratie n'est pas non plus un phénomène linéaire. Il y a des avancées et des
reculs. C'est un système dynamique qui s'adapte aux réalités. Nous faisons un
pas en arrière, mais ce n'est pas une remise en cause de la démocratie en tant
que telle, c'est un nouveau stade, une suspension. Est-ce que j'ai fait un coup
d'Etat ? Sur la forme, oui. Sur le fond... Est-ce qu'il y avait encore une
démocratie au Burundi ? On peut s'interroger. En tout cas, ce n'est pas un coup
d'Etat car il n'y avait plus d'Etat. Propos recueillis par L. B.
22-28 AOUT 1996 / 33
@AGNews
2002
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