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La discrimination ethnique dans l'enseignement au Burundi


Solidarité des Étudiants Burundais en Côte d'Ivoire
Abidjan
10.06.00


A Son Excellence Monsieur Nelson MANDELA,
Médiateur au conflit inter-burundais

Excellence,

Nous, étudiants burundais rescapés des massacres du 11 au 12 juin 1995 à l'Université du Burundi, avons l'insigne honneur de nous adresser à votre distinguée personnalité à l'effet de vous témoigner de notre total soutien et adhésion au processus de paix d'Arusha que vous conduisez avec sagesse et sérénité. C'est également pour nous le moment de jeter un éclairage sur l'Université du Burundi qui a été et est après l'armée, un acteur non moins important dans toutes les tragédies ayant ensanglanté notre pays .

En effet, la perspicacité dont vous faites preuve dans la résolution du conflit burundais mérite d'être saluée et encouragée de notre part ; nous qui avons été chassés manu militari de l'Université à cause de notre appartenance ethnique.

Tout en espérant une attention particulière que vous voudrez bien réserver à nos observations qui, nous l'espérons, vous permettront de mieux appréhender le mal burundais dans toutes ses dimensions, veuillez agréer, Excellence Monsieur le Médiateur, l'expression de nos sentiments respectueux.

Pour la Solidarité des Etudiants Burundais en Côte d'Ivoire

NDAYISENGA Félix
Président.


 

I. Notre identité

D'entrée de jeu, il importe de décliner à grand trait notre identité. Rescapés des massacres du 11 juin 1995 à l'Université du Burundi et autres pogroms qui sévissent au pays, nous sommes une jeunesse hutu réduite au silence et reléguée aux quatre vents du monde par l'injustice et son adjuvant le canon.

Parmi nous, il y en a qui étaient dans les établissements primaires et secondaires, mais pour la grande part, nous sommes les miraculés des massacres dans les campus universitaires de Bujumbura qui, dans la seule nuit du 11 au 12 juin 1995 coûtèrent la vie à une centaine d'étudiants Hutu. Depuis lors, nous errons. Ceux qui ne sont pas parvenus à quitter ce mouroir de pays se sont faits massacrer à l'extérieur des campus universitaires; d'autres (les plus chanceux) se sont retrouvés qui en prison, qui dans les camps de concentration qui n'ont rien à envier à ceux dans lesquels Adolphe Hitler avait parqué les Juifs.

Nous sommes indignés de l'impunité dont jouissent les auteurs de ces massacres pourtant bien connus. Notre douleur est d'autant plus grande qu'aucune autorité, qu'elle soit judiciaire ou politique, n'a levé le petit doigt pour que justice soit rendue. Le parquet, comme pour faire valoir «la justice à la burundise», n'a trouvé mieux rendre justice aux victimes que de classer le dossier sans suite.

Et cette pseudo-justice est rendue par des anciens étudiants tutsi qui ont fait leurs études à l'Université du Burundi dont il convient de brosser le tableau.

II. Observation sur l'institution universitaire burundaise

Vous conviendrez avec nous, Excellence, que l'éducation constitue un facteur de promotion socio-professionnelle. En conséquence, tout blocage ou toute exclusion d'une partie de la société conduit celle-ci à la ruine intellectuelle, culturelle et économique.

L'Université du Burundi n'a pas résisté à la tentation exclusionniste. Mieux, elle s'est tristement illustrée, tant elle mérite un palme d'or en matière de discrimination ethnique aussi bien à l'entrée qu'au cours de la formation. Au lieu d'être le temple du savoir, cette institution a servi et sert toujours de laboratoire et de champ d'expérimentation aux théories exclusionistes à l'encontre des Hutu. Notre propos est corroboré par le fait que les jeunes universitaires dont la majorité est responsable de cette discrimination s'érigent en donneurs de leçon en vous dictant des méthodologies à suivre pendant les négociations d'Arusha. Nous sommes offusqués quand, dans une rhétorique vagabonde et creuse, les mêmes braves vous présentent l'Université du Burundi comme un lieu qui en sérénité et en sainteté rivalise avec un tabernacle.

Excellence Monsieur le Médiateur, nous vous informons que l'Université a été la première et la seule institution à marcher contre le verdict des urnes de 1993, et cela, trois jours seulement après la publication des résultats, parce qu'un Hutu, Melchior NDADAYE, venait d'être élu à la magistrature suprême, une grande première dans l'histoire du Burundi. Les étudiants tutsi avaient alors mobilisé tous les élèves de leur ethnie de la capitale et avaient envahi les rues afin de contester les «élections ethnisées», selon eux. C'est dans cette vague de protestation que seront jetées les bases d'une crise larvée qui, lentement mais inéluctablement, aboutira aux malheurs dont nous commémorons le 5ème triste anniversaire dans un silence sacré de la Justice.

Il convient de vous signaler Excellence, qu'au moment où vous luttiez contre l'apartheid dans votre pays, chez nous, il battait son plein et s'était solidement installé dans les établissements secondaires et universitaires. En 1972, aucun Hutu étudiant à l'Université Officielle du Burundi (UOB), n'a survécu au génocide. Au secondaire, les rescapés se comptaient sur les doigts d'une main. En 1995, ce fut la récidive. Une centaine d'étudiants hutu furent massacrés avec une barbarie inouïe par leurs camarades assistés par les militaires et autres bandes organisées de sinistre mémoire dont les «sans échec» et les «sans défaite». On signalera au passage que ces massacres ont emporté la vie d'un éminent professeur du nom de RUZENZA Stanislas, un des rares Hutu membres du Conseil Rectoral. Il fut fusillé dans son bureau par un groupe d'étudiants tutsi.

Une année après les campagnes de «déhutisation» des campus universitaires de Bujumbura, ce fut le tour de Gitega, deuxième ville du pays où, en avril 1996, 45 étudiants hutu de l'Institut Supérieur d'Agriculture (I.S.A.) furent sauvagement tués par leurs camarades tutsi appuyés par des militaires. Le génocide de 1995 contre les étudiants hutu n'a pas été l'ouvre des seuls étudiants tutsi. Certaines autorités académiques et politiques ont eu une part de responsabilité. Leurs noms sont connus.

Excellence Monsieur le Médiateur, les conséquences directes de cette discrimination sont très perceptibles dans l'enseignement national en général et dans l'enseignement supérieur en particulier. L'institution universitaire est «épurée» des éléments Hutu et les écoles primaires et surtout celles secondaires sont à majorité tutsi, car l'intérieur du pays se trouvant en insécurité permanente, il n'y a que les écoles des chefs-lieux des provinces qui fonctionnent normalement. Quand à la jeunesse burundaise se trouvant à l'extérieur du pays, elle est délaissée à elle-même et se trouve à majorité privée de l'éducation.

Conclusion

Excellence Monsieur le Médiateur, nous louons vos efforts dans le difficile processus de réconciliation des Burundais. Puissent votre sagesse et votre autorité morale réconcilier définitivement les Hutu et les Tutsi.

Excellence, nous ne vous confondons aucunement à un tribunal. Il s'agit pour nous d'éclairer un tant soit peu la lanterne des observateurs non avisés de l'histoire de notre pays méconnue car toujours savamment manipulée. Nous nous réjouissons de votre projet de faire une descente sur terrain. Cela vous permettra de mieux vous imprégner des réalités nationales en général et dans le secteur de l'éducation en particulier. L'Université n'est pas un lieu où tout est ordre et sécurité comme le font entendre certains. Sa composition monoethnique tant au niveau des étudiants que du corps enseignant et du staff administratif est la résultante de la discrimination longtemps entretenue à l'encontre des Hutu. C'est une université qui est l'artisan de l'image de la pyramide renversée qu'offre la classe des intellectuels burundais. En effet, 15% de la population se retrouve avec 85% des intellectuels au moment où 85% de la population n'a que 15% des intellectuels.

Excellence Monsieur le Médiateur, nous ne nous reconnaissons ni dans les partis politiques, ni dans la société civile de Bujumbura. Nous constituons un autre Burundi que vous devriez écouter. De fait, les Burundais de l'Extérieur atteignent près d'un million et demi, chiffre équivalant à celui de certains Etats Africains comme le Gabon, la Guinée Bissau. Les accords d'Arusha aboutiront, nous l'espérons, au retour dans la mère patrie des Burundais de la diaspora. Afin que la cohabitation réussisse, une préparation psychologique de cet autre Burundi s'impose. Et cela ne pourra se réaliser qu'à travers des rencontres que nous aimerions avoir avec votre Excellence.

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